Quand la tête d'Alexander Ridha aka Boys Noize apparaît à l'écran, on est surpris de découvrir un gars souriant et détendu, poli et dégageant une réelle douceur. Loin de l'esthétique qu'il porte depuis plus de dix ans à travers ses propres sorties et son label Boys Noize Records (BNR), où sa musique appelle plutôt à la révolte et au chaos...

Salut Alex, tu es passé par Paris il y a peu, comment ça s'est passé ?

Mixer à Paris, c’est toujours un truc de dingue. Ça fait une quinzaine de fois que j’y joue, et je dois avouer que c’est vraiment l'une de mes villes préférées. C’est à Paris que j’ai fait l'un de mes meilleurs shows, c'était donc totalement cohérent de revenir tenter ma chance. C’est aussi pour ça qu’on a choisi une relativement petite salle, la Gaîté Lyrique, et c'était assez dingue !

Tu as démarré très jeune, à 17 ans. En regardant un peu en arrière, quelle est aujourd'hui ta vision de la musique électronique ?

J’ai toujours aimé mélanger les genres, les breaks et l’acid, la techno et la house, même si je préfère les sons un peu plus bruts, sûrement à cause d'une phase punk que j'ai eue. Je trouve d'ailleurs une multitude de points communs entre l’électro et le punk, surtout si on remonte à leur origine. Les deux mouvements émanent du même état d'esprit et sont nés dans des petits clubs, à Detroit comme à Berlin.

La techno a tout de suite été très saccadée, avec des rythmes puissants. Comme le punk, ce n’était pas la musique que tout le monde écoutait. Je pense vraiment que la techno était une forme de révolte, dans le monde de la musique en général, et en particulier dans celui de la musique électronique. Je veux m'inscrire dans cette continuité.

Boys Noize

Comment est-ce que tu qualifierais ta musique aujourd'hui ?

Aujourd'hui, on peut créer n’importe quel son avec un ordinateur. Je tiens à ce que mes productions restent analogiques, surtout quand il s’agit de faire les percussions. Lorsqu'on travaille uniquement sur ordinateur, on se retrouve vite avec des sons qui se ressemblent un peu trop, du coup ça manque de dynamisme et de relief.

En utilisant une batterie ou des synthés, j’essaie d'apporter une énergie qui me semble essentielle et empêche la musique de paraître trop froide, trop parfaite, en particulier la techno qui peut s’avérer être un peu trop carrée, formatée. Avec du matériel analogique, on peut vraiment apporter de la vie à la musique électronique.

Certains critiques affirment que ta musique sonne toujours pareil, comment est-ce que tu réagis à ça ?

J’essaie de prendre de la distance. Mais franchement, je ne vois pas les choses de cette manière. Je fais en sorte de toujours proposer des sons nouveaux à chaque titre. J'essaie de ne pas utiliser les mêmes percus, idem pour les synthés, alors que d’autres le font intentionnellement pour que leur musique soit vite reconnaissable. Justice, par exemple, joue dans cette catégorie : ils ont fini par se créer une identité autour d'un son qu'ils répètent.

Cela dit, j’espère que le public reconnaîtra ma patte de producteur. Je comprends bien qu'une musique qui passe en club peut donner l’impression que c’est toujours la même chose, mais c’est surtout une question de point de vue.

Ton nouvel album, Mayday, est peut-être plus techno que les précédents, tu confirmes ?

Je dirais que c’est l’album le plus dynamique que j’ai fait. Je ne voulais surtout pas tomber dans un basique 4x4. J’ai essayé de me libérer de la sempiternelle tranche tempo de 120 à 130 BPM, mais ça a été vraiment compliqué de garder ce fil rouge. Je pense que toutes les facettes de ma personnalité se retrouvent dans Mayday, en particulier celles que je n’ai pas montrées auparavant ou alors juste dans certains de mes remix. J’avais envie de me surprendre moi-même, à la fois dans le style et dans la production.



Tu collabores avec Poliça sur un des tracks de l'album. Qui est-elle pour toi ? Ta "Starchild", comme le suggère le titre ?

J’ai toujours été fan de Poliça, vu qu’elle fait partie de l’entourage de Bon Iver, qui produit aussi ses albums. On a été mis en contact via un ami commun de Minneapolis. Il m’a fait écouter ses chansons et je l’ai appelée. Je l’ai vue en live ici à Berlin, on a bu une bière, on s’est retrouvé en studio et on en est ressortis avec une chanson trois jours plus tard. Je me suis servi de ma boite à rythme et elle a écrit dessus directement. "Starchild" est la première qui est née de cette collaboration.

Ça a l’air assez romantique, comme histoire.

C’est que je ne me vois pas envoyer un son à quelqu'un et le laisser écrire n’importe quoi dessus, le récupérer et hop, c’est un morceau. Ça ne marche pas comme ça, c'est trop impersonnel, et le public sait très bien reconnaître un morceau sur lequel on s’est éclatés. A l’exception de l’histoire avec Poliça, tous les autres titres sont nés d’émotions ressenties ou de collaborations avec des artistes qui comprennent ma manière de travailler, qui sont heureux de travailler sur un projet commun. C’est sans aucun doute l’album le plus personnel et le plus émotionnel que j’ai fait de toute ma carrière.

Dans le clip d'"Overthrow", on voit des gangs, des tatouages, des chiens de combat, des couteaux... Mais à la fin, les gangsters dansent tous ensemble. C'est aussi une histoire romantique ?


Le clip a été réalisé et produit par @Lilinternet et SuS BoY, notamment connu pour sa collaboration avec Beyonce.


Au début, je voulais que ce soit encore plus extrême que le résultat final. L'idée, c'était de commencer par la figure traditionnelle du marginal qui n’est pas accepté par la société. On peut appliquer ça à tout un tas d’individus, mais là, je voulais parler de moi en tant que musicien, parce que je n’ai jamais vraiment réussi à rester dans un genre bien défini. On m’a beaucoup reproché de n’être ni tout à fait techno, ni tout à fait mainstream. Un peu comme une personne homosexuelle qui aurait du mal à faire son coming out au sein d'une culture homophobe.

Dans ce clip, on a choisi l’image du gangster fou, alors qu’en réalité, il est homosexuel, mène une vie toute tracée, et choisit de ne pas assumer. L’ambiance est volontairement agressive et on sent que l’affrontement entre son gang et l'autre en face peut éclater d’un instant à l’autre. À la fin du clip, tout n'est qu'amour et les bad boys dansent et s’embrassent. Franchement, je trouve que c’est la meilleure chose qui soit sortie de cet album.



Ok pour le happy end, mais dans le track "Mayday", tu démarres avec : "Il ne te reste rien à part la destruction". Que doit-on retenir de ce message ?

Je ne crois pas qu’il y ait de message profond dans ce track. Je ne suis pas Lou Reed, je ne m’exprime pas à travers l’écriture de paroles ou de mélodies. Tout l’intérêt, pour moi, réside dans la complexité des sons que je propose et je préfère un son qui fera s’interroger, plutôt qu’une mélodie ou des paroles qui toucheront les gens.

Sur mes trois derniers albums, vous constaterez que je me crée un personnage à travers des voix robotisées. C'est un choix délibéré de ma part : je crois sincèrement que les sons générés par les ordinateurs sont plus intéressants que ceux que nous, êtres humains, sommes capables de produire ! (Rire.) C’est pour ça que je mets plus d’emphase dans des sons que je trouve géniaux que dans des paroles.

Maintenant, si vous tenez absolument à trouver un message dans Mayday, je vous dirais que j’exprime simplement un sentiment de révolte et un refus de vivre contraint et forcé dans un système capitaliste et noyé dans toute cette technologie qui nous entoure...

C’est bientôt la fin du monde et c’est la scène berlinoise qui tire la sonnette d’alarme ?

Je ne dirais pas que c’est juste à Berlin que ça se passe, c’est une tendance mondiale. Les gens commencent à se poser des questions sur notre manière de vivre. Ils se demandent si le concept même de la société n’est pas en fait erroné. De plus en plus de gens cherchent des moyens de se réaliser, en tant qu’individus, et essaient de sortir des schémas imposés par la société. Ils le font notamment en choisissant des modes de vie alternatifs, surtout ici à Berlin.

À Paris, on a l’impression que Berlin est le centre de tout, qu’il faut avoir été au moins une fois dans sa vie au Berghain, par exemple.

Oui, je vois bien tout le bruit que ça fait, le côté très "à la mode". La ville déborde d’énergie et Berlin est réputée pour son mode de vie très libéral. Si tant d’artistes emménagent ici, c’est qu’à Berlin, on vous laisse le temps d’être créatif. C’est très différent de Paris ou New York où l'on doit gagner une fortune pour vivre correctement. Les créatifs se retrouvent ici, se reconnaissent entre eux. Ça remonte aux années 70, quand Bowie, Depeche Mode et U2 sont venus à Berlin pour enregistrer leurs albums. Ici, on propose une alternative au capitalisme.

Ceci étant dit, nous sommes en train de le perdre au profit d'investisseurs étrangers qui essaient de transformer la moindre idée en business. Les Berlinois sont bien trop candides pour avoir ce genre d’idées, ça ne viendrait jamais à l’esprit de l’un deux de se dire : "Tiens, au lieu de garder mon fast-food à l’arrière de ce club, je pourrais en faire une franchise et la développer dans toute la ville." Ici, on croit fermement qu’une grande idée peut aussi rester de petite envergure.

N’y a-t-il pas un risque que cette bulle éclate ?

Si ça arrive, et que le marché immobilier et les fonds d’investissements s'effondrent, je suis convaincu que l'art et la musique seront épargnés.