Photo en Une : Chris Arace


Matthew Dear en deux mots ça donne quoi ?

Salut, je m'appelle Matthew Dear, j'ai 37 ans, et ma couleur préférée a toujours été le bleu ! (Rires) Je vis à Ann Arbor, une petite ville située à peu près à 45 minutes de Detroit, depuis un an maintenant. J'ai vécu presque 6 ans à New York, mais c'est plus tranquille ici.

La techno n'y est pas autant représentée qu'en Europe, comment le ressens-tu toi qui y vis ?

Entre les Etats-Unis et l'Europe, c'est le jour et la nuit, mais j'aime les deux approches. En France, il existe en ce moment tellement de festivals incroyables, partout, tous les étés, tous les ans. Il y a quelque chose de très cool, en plus de tout cet argent et de ces financements derrière la production. Ici, ce n'est pas toujours le cas. Il y a peu d'événements similaires aux États-Unis, et la tendance reste plutôt faiblarde. En revanche, quand on organise une bonne soirée, c'en est vraiment une bonne. Je peux jouer à Chicago six heures d'affilée avec une foule qui danse toute la nuit. Donc c'est cool aussi, mais simplement différent.

Du coup tu préfères jouer dans un caveau pour 300 personnes ou dans un stade plein à craquer ?

Ça dépend. J'aime bien le cachet lorsque je joue en festival ! (Rires) Mais je préfère l'ambiance d'un caveau de 300 personnes.

J'ai vu le mini film que tu as fait pour RA Origins, c'était plutôt sympa et touchant. Est-ce que tu as vu "Inside Llewyn Davis" des frères Cohen ? Tu me fais penser au héros. Tu aurais pu être une star de musique folk !

Oui, je l'ai vu. Peut-être reste-t-il un peu d'espoir pour que je le devienne un jour ! (Rires)


La vidéo de nos confrères de Resident Advisor, sur la jeunesse de Matthew Dear et son amour pour la musique folk.

Les machines t'attirent plus que la guitare ?

C'est un truc qu'il faut savoir avec moi : j'ai toujours joué des deux. Mon premier instrument a été une guitare à l'âge de 14 ans, mais peu de temps après j'ai reçu une boîte à rythmes. J'ai donc souvent été balancé entre des sons acoustiques et électroniques. Mon père a toujours joué acoustique et organique, mais j'ai grandi avec un frère beaucoup plus baigné dans la culture électronique, qui écoutait des trucs new wave, synth pop, et d'autres dans le même genre. Toute ma vie j'ai été tiraillé entre ces deux côtés, et je me suis toujours dit “j'aime l'un, mais j'aime aussi l'autre”.

Ma carrière n'est que le fruit de cette volonté de les rassembler et d'en faire un mélange harmonique, et c'est pour cela que je ne pense pas que je puisse jouer uniquement de la guitare acoustique ou de la techno ultra modulaire et synthétique de taré. (Rires)

En tant que producteur, tu es incroyablement prolifique. Tu produis tous les jours ? À quoi ressemble ta journée typique ? 

Oui, ou en tout cas j'essaie. Actuellement, j'ai deux enfants (une fille de 3 ans et une autre d'un an), du coup ça change un peu la donne. Avant je pouvais me lever le matin, m'asseoir dans une pièce et faire de la musique toute la journée, mais aujourd'hui ce n'est plus aussi amusant que d'aller jouer avec mes filles au parc. Je ne fais donc plus autant de musique que j'en avais l'habitude auparavant, mais quand c'est le cas, ce sont vraiment des moments uniques.

Mais oui, j'essaye de jouer au moins quelques fois par semaine, ne serait-ce que pour flâner, improviser et tenter d'être créatif.

Le son de ton alias aujourd'hui, Audion, touche une autre sensibilité que Matthew Dear...

Oui. C'est techno bien sûr, il y a aussi des moments un peu sombres, mais j'essaie de garder une certaine atmosphère de sorte à ce que ça ne sonne pas comme de la banale techno autoroute de club. J'ai voulu créer quelque chose qui puisse s'écouter à la maison, ou dans la voiture… mais aussi en club ! Pour cet album, j'ai simplement voulu écrire une histoire, du début jusqu'à la fin. Je ne voulais que ce soit uniquement une poignée de tracks assemblés sans cohérence, et je pense que là ça colle bien avec le format d'un album. Ça m'a pris du temps, genre 4 ans, pour le rendre parfait. J'ai commencé en 2012 - je crois - et j'ai juste continué à travailler encore et encore, testant différentes choses. Mais l'idée globale ne s'est pointée que vers la fin, il y a à peu près 6 mois.

Matthew Dear
Matthew Dear dans son studio. (©DR)

Qu'est-ce qui a changé en toi entre cet album et le précédent, il y a 11 ans ?

C'est un peu plus éclaté. J'ai aujourd'hui 37 ans, et j'en avais 25 lorsque j'ai sorti le premier, ce qui représente une sacrée période dans l'évolution d'une personne. Qu'est-ce qui a changé entre hier et aujourd'hui ? Je pense être plus patient, ne cherchant pas à mettre autant d'intensité dans ma musique qu'auparavant. En 2005, je ne souhaitais que faire des trucs qui me balançaient des grosses claques. Ce que je viens de faire, ce n'est pas faiblard, c'est .

Est-ce que tu pourrais écouter tes anciens tracks aujourd'hui ?

Non, mais c'est comme ça que je fonctionne. Je n'aime pas vraiment écouter le son que j'ai fait… il y a à peine un mois ! (Rires) Aussitôt que le son est sorti, je ne veux plus m'en soucier.

Et lorsque tu dois jouer ta musique devant un public ?

C'est différent quand je joue live, parce que je peux modifier ce que je fais. Quand je suis à la maison, dans ma voiture, ou en train de mixer, je n'aime vraiment pas passer ma propre musique, mais un live reste un moment particulier. Je pense que la plupart des artistes sont comme moi. Je me sens plus concerné par le futur, ce qui va se passer après.

Fort Romeau, Matrixxman, Lord Raja, Com Truise, Mark E… Les artistes qui signent sur ton label Ghostly International forment une large mosaïque de sensibilités électroniques. Comment les as-tu choisis ? Ce sont des amis ?

En vérité, je ne suis plus totalement en contrôle du label, et ce boulot est davantage réalisé par les managers du label et l'autre cofondateur de Ghostly, Sam Valenti IV. Mais oui, c'est toujours un mélange de personnes que l'on rencontre, des amis d'amis… Et nous sommes toujours à l'affût de nouveaux talents. Les artistes que tu as mentionnés correspondent au profil de Ghostly International, et nous avons pensé que leur musique collait parfaitement avec notre style.

Sam Valenti - Matthew Dear (Elizabeth Weinberg)
Sam Valenti IV et Matthew Dear, les deux fondateurs de Ghostly International. (©Elizabeth Weinberg)

J'allais te demander quels artistes tu aurais pu signer sur le label, mais du coup…

Ouais. En tant que cofondateur et premier artiste signé sur le label, j'avais l'habitude de m'en occuper au début, mais Sam Valenti reste le principal propriétaire et opérateur. Il reste un bon ami et on continue à s'envoyer de la musique tous les jours, mais en termes de business, je ne suis plus vraiment dans le coup.

Tu continues pourtant bien à digger de nouveaux sons et de nouveaux artistes !

En tant que DJ, tout le temps. Je reçois tous les jours des promos et si je tombe sur quelque chose que j'aime vraiment, alors bien sûr je l'envoie à Ghostly en disant : "Hey, peut-être qu'on devrait travailler avec ces gens !"

Il y a un artiste en particulier avec qui tu aimerais travailler ?

Eh bien j'ai justement parlé avec Lord Raja il y a peu. On s'est vu à Barcelone il y a quelques mois, et on a commencé à traîner un peu ensemble et à se dire qu'il faudrait peut-être se faire une session studio un de ces quatre. Je suis toujours motivé pour travailler avec de nouvelles personnes, c'est un vraiment un bon moyen de faire de la musique. Récemment, j'ai d'ailleurs réalisé des voix pour DJ Koze, Lane 8 ou encore Joris Voorn.

Tu n'as rien sorti sous tes alias Jabberjaw et False depuis 2009...

Peut-être un jour, plus tard. Tu sais, la musique jaillit comme ça, sans prévenir. À l'époque, ces alias m'ont permis de publier un son différent, mais je ne pense pas aujourd'hui que je puisse produire un son similaire. Si un jour il m'arrive de refaire une musique qui sonne pareil que l'un de ces deux alias, je l'enverrai à d'autres labels en disant : "Hey, qu'est-ce vous en pensez ?" Mais je ne fais plus d'efforts particuliers de ce côté-là.

Alors la suite pour toi ? Un autre projet en préparation, peut-être un nouvel alias ?

Oui, peut-être un alias folk ! (Rires) Plus sérieusement, pour l'instant je reste sur mes alias Audion et Matthew Dear. La musique que je sors sous mon propre nom est beaucoup plus vocale, et c'est quelque chose sur lequel je travaille toujours. Ce type de musique me suit d'ailleurs en arrière-plan, et j'ai quelques tracks dans les cartons, donc j'espère réaliser un autre album d'ici la fin de l'année.