« Je m’appelle Aaron Siegel. Je suis producteur, DJ et homme d’affaires. » Dans un secteur culturel sinistré, il est souvent nécessaire de savoir se diversifier. Au jeu du couteau suisse, peu cependant peuvent se targuer d’être un producteur remarqué, de diriger un label en vue – où signe la crème de Detroit (Marcellus Pittman, Anthony Shakir) ou d’Europe (DJ Sotofett, Kassem Mosse) – et d'être le distributeur le plus important de Motor City, après avoir fait ses armes chez un disquaire, comme organisateur de soirée ou physionomiste dans un club. 

Fils de danseuse et chorégraphe, Aaron grandit parmi les disques de ses parents. Earth, Wind and Fire, Velvet Underground… S’il ne se souvient que de quelques pochettes, il a déjà une certaine accointance pour le matériel : « J’avais un long câble pour mon casque audio, qui traversait toute la chambre de la chaîne hi-fi à mon lit ». Il possède une platine Fisher Price, sur laquelle il joue les disques des parents, seul dans sa chambre. Déjà, il bricole des mix : « Mon père avait acheté cette machine qui avait plein d’effets et un micro… Je la connectais au poste radio et j’enregistrais des cassettes avec mon frère. » Plus tard, Aaron apprend la guitare, la basse, le saxophone et le piano. Adolescent, il joue dans un groupe de punk. Dès ses 16 ans, il travaille chez un disquaire, pendant un an, dans la banlieue de Detroit. 

Itinéraire d’un enfant gâté, donc : comme dans le film, Fit est surtout un self-made-man débrouillard. De retour de Boston, où il suivait des études de cinéma, il monte son entreprise de coursier à vélo. Il quadrille les rues de Detroit et croise ceux qui deviendront ses acolytes. Boulimique, il garde un pied dans la musique en aidant un ami à construire puis à tenir un club, l’Oslo, qui verra s’écrire quelques belles nuits de l’histoire de la ville. De cette expérience, il tire une méfiance pour la nuit et ses excès. « J’ai appris comment organiser des soirées mais j’ai surtout compris ce qu’il ne fallait pas faire. »

Rapidement, il monte ses propres événements et profite du vivier d’artistes à sa disposition autant qu’il fait jouer les Européens de passage dans sa ville. Legowelt, Kassem Mosse, DMX Krew… Un jour, Serge, disquaire et gérant du distributeur Clone, lui confie au détour d’une conversation les difficultés qu’il a en Europe à se procurer les disques des nombreux labels de la ville, faute d’un noyau pour faire le lien. L’idée deviendra le business d’Aaron. Rapidement, il lâche son job alimentaire pour se consacrer à la musique : « Il était temps pour moi d’arrêter d’être coursier : ça faisait déjà cinq ans que je faisais ça et je n’avais toujours pas été écrasé par une voiture ! ».

Fit Siegel

Interrogé sur Tonite, son premier titre sorti en 2012, et devenu un hymne de club, Aaron la joue modeste : « C’est juste une chanson », sortie sur le label d’Omar S, ponte de la musique de Detroit, qui fut le premier à l’aider à composer et sortir sa musique, avec Mike Banks, fondateur du collectif iconique de Detroit Underground Resistance, « un grand frère ». Quand il se retrouve à la rue, c’est ce dernier qui l’invite à rester dans les locaux, où il a toujours aujourd’hui un studio, jouxtant ceux du collectif UR. L’immeuble abrite également Exhibit 3000, le « musée de la techno », et Submerge, le distributeur géré par Mike Banks. Un distributeur de référence, pensé à l’époque pour assurer l’autonomie du collectif Underground Resistance, et la diffusion dans le monde entier de la musique techno. Aujourd’hui, l’entreprise de Fit distribue les labels de la seconde génération de producteurs de Detroit : Théo Parrish, Andrès, Moodymann… La relève, à tous les niveaux. 

Fit Siegel

Derrière l’homme d’affaires, l’artiste suit un chemin bien à lui. Sur la plus intime de ses activités, Fit Siegel nous laisse avec une citation de David Lynch : « Les idées sont comme des poissons. Si vous en voulez des petits, vous pouvez rester à la surface. Mais si vous en voulez des plus gros, il faut plonger plus profond. C’est en profondeur que les poissons sont les plus gros, les plus purs. Ils sont énormes et abstraits. Et très beaux. » Il faut croire qu’on a ferré quelque chose.