Paris, Abbesses, samedi 16 avril. Il est 17 heures et la rue Yvonne-le-Tac grouille de touristes. Pourtant, personne ne semble faire attention à la discrète entrée de la Crypte du Martyrium qui, comme un passage secret, aspire les premiers venus dans ses escaliers. Uniquement accessible sur réservation, ce festival d’Ambient se veut intimiste et il affiche complet.

Derrière cette organisation se cache un seul et unique homme aux multiples bras : Hery Randriambololona aka Ujjaya. Lancé il y a trois ans dans l’aventure, cet artiste d’ethno ambient d’origine malgache gère aujourd’hui l’accueil, l’installation des instruments et l’animation du festival. Son ambition est simple. Il veut “rassembler une poignée de talents unis par la même passion, celle de l’expérimentation musicale et de l’ambient”. Justement. Il y a quelques semaines, le cinquantenaire que l’on croirait tout droit sorti d’un temple tibétain nous confiait autour d’un café : “J’ai les pieds sur Terre, la tête dans les étoiles mais je suis en mission. Je sens la force des lieux et des gens. C’est parce qu’ils dégagent quelque chose de puissant que j’ai choisi ces artistes et cette crypte”.

Ambient Festival ParisUjjaya

La preuve en est dans le sous-sol de cette église jésuite, qu’il a réussi à investir pour ce début de soirée et ce grâce à la bénédiction du conseil d’administration des évêchés de la crypte. En poussant la lourde porte, Hery nous prévient : “Vous allez pénétrer dans l’Enfer de Dante puis accéder au Paradis. Laissez-vous porter par la progression de la musique”.

Là, l’obscurité la plus totale cueille les visiteurs. Malgré la pénombre du lieu, nous devinons une dizaine d’âmes posés sur des bancs d’église dont les assises habituellement rigides ont été recouvertes de coussins moelleux. D’autres, plus relax, sont allongés à même le sol sur d’autres saphirs [forme de coussins, ndrl] posés ici et là.

Sous le plafond de voutes lisses et modernes, le duo Onde Poussière issu du collectif XtetX se fait face. Ils offrent une entrée en la matière des plus grinçantes. À gauche de l’autel et caché sous sa capuche, Kecap Tuyul joue avec nos nerfs sur sa “tabletop guitar”. Comme le veut la technique, c’est muni de plusieurs objets, comme un archer de violon ou une règle métallique, qu’il entreprend des riffs dantesques sur sa guitare allongée. À droite, Doedelzak, son adversaire complémentaire, l’accompagne avec son synthétiseur dont les leds rouges font penser à des yeux qui nous scrutent. À eux deux, ils composent un chaos strident et caverneux, un capharnaüm angoissant duquel on croirait distinguer le souffle de Satan. Car par moments, un long râle ténébreux sort de cette symbiose humaine. Soudain, le live prend fin, les lumières se rallument. La magie noire qui opérait quelques instants auparavant disparaît en un mouvement et les visages s’illuminent. Le public est varié, allant de jeunes érudits à des potes amateurs venus en soutien.

Ambient Festival Paris
Onde Poussière

Une demie-heure plus tard, les deux anges noirs précédents se sont envolés. L’artiste versaillais Patrick Wiklacz aka Prats s’installe sur une table drapée derrière l’autel. Considéré comme le doyen de cette édition, Prats est surprenant. Derrière son costume cravate et ses lunettes de vue transparentes se cache un critique des années 80-90, mais aussi un grand défenseur de la musique répétitive américaine. Des influences de Philip Glass, Terry Riley ou Steve Reich que l’on retrouve d’ailleurs dans son live cosmique agrémenté d’un VJing des plus psychédéliques et projeté sur une toile tirée en fond. 

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Patrick Wiklacz aka Prats

Tandis qu’un grand crucifix en bois est fixé contre le mur, coquillages et bénitiers ornent l’autel. Mais attention, seuls les objets ayant été sanctifiés ont le droit d’y être posés. Bizarrement, synthétiseurs et machines électroniques en sont absents…

Ambient Festival Paris

Après cette remontée à la surface et un nouvel entracte, Archétype prend place pour nous élever vers d’autres hauteurs. Dès son installation, on devine un artiste consciencieux : méticuleusement, il entrepose l’ordinateur, ses softwares, les contrôleurs MIDI et la guitare électrique qui accompagnent son live de drone deep-listening. Avec sa voix qu’il sample, sa performance nous berce durant presque une heure dans une profondeur contemplative des plus hypnotiques. Les projections de matière noire, de galaxie ou encore de montagne favorisent cette sensation d’apaisement qui s’installe et qui s’assemble avec cet homme allongé dans le public, recouvert d’un linceul orange similaire à ceux des bouddhistes.

C’est sur cette note de quiétude qu’une nouvelle pause, d’une heure cette fois, sera annoncée. Finalement, le festival se clôturera avec deux heures de retard et c’est avec grand regret que nous ne pourrons malheureusement assister aux performances de deux derniers artistes, Asmorod et Ujjaya. Pour ceux restés sur place, deep dark-ambient et ethno-ambient sont annoncés au rendez-vous.

Malgré cela, les quelques heures passées dans la crypte auront laissé un souvenir envoûtant. Des pénombres dantesques aux hauteurs cosmiques, cette troisième édition du Festival ambient de Paris aura été l’occasion de découvrir un univers atmosphérique dont les artistes dévoués sont à appréhender en prenant le temps. Une expérience inédite qui n’aura ressemblé en rien à nos habituelles soirées de week-end. Et ça fait du bien.

Ambient Festival Paris
Ujjaya