Photo en Une : © Yoshi OMORI

La Zone Autonome Temporaire occupe provisoirement un territoire, dans l'espace, le temps ou l'imaginaire, et se dissout dès lors qu’elle est répertoriée. La TAZ fuit les TAZs affichées, les espaces “concédés” à la liberté : elle prend d'assaut, et retourne à l'invisible. Elle est une “insurrection” hors le Temps et l'Histoire, une tactique de la disparition”, explique Hakim Bey dans son livre TAZ, publié en 1991. Ce concept pirate s’est alors répandu dans le milieu de la culture underground internationale tout en préservant son anonymat, l’essence même de la TAZ. Le fait que Trax vous en parle participerait par définition à la disparition de ces zones, c’est pourquoi nous n’allons pas vous indiquer où elles se trouvent, mais uniquement vous informer de ce qu’elles représentent, la TAZ étant un état d’esprit amené à perdurer.

Les utopies pirates de l'ère pré-internet

À l’image des pirates du 18e siècle qui avaient créé un “réseau d’information” planétaire composé d'îles et de caches lointaines, les acteurs underground des 90’s organisaient des soirées dans des lieux éphémères, dans les sous-sols parisiens, dans des boutiques ou encore dans des bars que seul ce réseau d’activistes festifs connaissait. Telle une société secrète, les participants venaient se défouler sur toutes sortes de musiques alternatives. Hakim Bey appelle ces groupes des “communautés intentionnelles”, qui vivent délibérément hors-la-loi. Des sortes de microsociétés bien déterminées à rester hors du moule sociétal imposé, même si leur vie est brève, pourvu qu’elle soit joyeuse. Il se réfère d’ailleurs à l’analyse de l’écrivain cyberpunk Bruce Sterling pour définir ces espaces préservés de la pensée politique uniformisée, appelés “utopies pirates” : “Bruce Sterling a publié un roman situé dans un futur proche. Il est fondé sur l'hypothèse que le déclin des systèmes politiques générera une prolifération décentralisée de modes de vie expérimentaux : méga-entreprises aux mains des ouvriers, enclaves indépendantes spécialisées dans le piratage de données, enclaves socio-démocrates vertes, enclaves Zéro-travail, zones anarchistes libérées, etc. L'économie de l'information qui supporte cette diversité est appelée le Réseau ; les enclaves sont les Îles en Réseau”.

Cash-ALbert-NDCPat Cash & Albert De Paname / ©NDC

Il semblerait qu’on ait plus qu’atteint ce futur proche dont parlait Bruce Sterling dans son livre, Islands in the Net (1988), lorsqu’on se remémore les manifestations de la contre-culture américaine des années 70, la formation des mouvements grunge et punk qui se sont développés durant les années 80, l’ouverture des squats, la création des cercles gay, cette liberté insurrectionnelle créatrice qui allait à l’encontre d’un système subordonné. Tout comme l’aménagement des raves dans les années 90, malheureusement étouffées par le pouvoir politique qui avait alors dans son viseur ces rassemblements d’une jeunesse qui lui échappait. Mais certaines enclaves (bars confidentiels, bazar underground, soirées cataphiles, réunions au cœur de friches industrielles) existent toujours car elles restent invisibles à ce que Hakim Bey nomme “les agents de la simulation”, les soldats de l’État.

DimancheAStalingrad_DRDimanche à Stalingrad / ©DR

Le Web en contre-net

Selon la réalisatrice Xanaé Bove, nos libertés ont été désintégrées par une fièvre mercantile que nourrit une communication féroce jamais avare de nouveauté et même désireuse d’inventer un monde goodies. Hakim Bey parle de « fétichisme de la marchandise » comme unité tyrannique qui brouillerait entièrement notre individualité et la diversité culturelle en général. Cependant, il différencie les préceptes de la communication marchande par rapport à ceux de la communication en réseau. Si le Net est considéré comme l’ensemble du système d’information et de communication alors le web est perçu par Hakim Bey comme un ensemble d’îlots nichés dans les creux de cette structure tentaculaire : « A l'intérieur même du Net émerge une sorte de Contre-Net, que nous appellerons le Web (comme si le Net était un filet de pêche, et le Web des toiles d'araignées tissées dans les interstices et les failles du Net) ». Ainsi le Web devient par définition un support logistique à la TAZ et lui permet d’exister dans cet espace d’information sous des formes non-officielles comme les fanzines, le hacking et les logiciels pirates. Grâce à ces productions libres, il est alors possible de parer les effets nuisibles de la médiatisation qui est la propriété même du web et l’anéantissement d’une TAZ.

En effet, la multitude des connections et la diversité des informations qui circulent offre des « dérivations de pouvoir » qui favorisent l’émergence des TAZ’s. « Le Web va donc parasiter le Net, afin de produire des situations favorables à la TAZ - mais nous pourrions également concevoir cette stratégie comme une tentative de construction d'un Net alternatif, « libre », qui ne soit plus parasitaire et qui servira de base à une « nouvelle société émergeant de la coquille de l'ancienne ». Pratiquement, le Contre-Net et la TAZ peuvent être considérés comme des fins en soi - mais, théoriquement, ils peuvent aussi être perçus comme des formes de lutte pour une réalité différente », explique Hakim Bey avant d’ajouter, « La clé n'est pas le niveau ou la nouveauté technologique mais l'ouverture et l'horizontalité de la structure. Dans l'imaginaire de la science-fiction, le Net aspire à la condition de Cyberespace (comme dans Tron ou Le Neuromancien) et à la pseudo-télépathie de la « réalité virtuelle ». En bon fan du Cyberpunk, je suis convaincu que le Reality Hacking jouera un rôle majeur dans la création des TAZs. ». Cet avènement d’un Contre-Net imaginé par Bey semble prendre les pourtours d’un Deep Web dont le Dark Net est une petite partie qui dévoile son lot de systèmes alternatifs (Bitcoins, Darknet market, Hacking), utilisés pour le pire comme le meilleur mais libérés de tout contrôle politique.

La musique, nature des TAZs

Personnage phare de EX-TAZ – Citizen Cash, Pat Cash a toujours considéré la musique comme un défouloir où s’exprime l’anarchie des sens.

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Quant à Hakim Bey, il se réfère à Stephen Pearl Andrews qui propose comme image de la société anarchiste la fête, le dîner, le festival, où toute structure autoritaire se dissout dans la convivialité et la célébration. La musique devient alors le point de départ d’un nouvel État où artistes, aventuriers, anarchistes, apatrides, homosexuels et dandys sont transportés par une philosophie festive durable prenant conscience de leur entité, de leur corps et de leur unité dans les vapeurs d’un rêve néoromantique. Même si Hakim Bey précise que son essai n’est pas un dogme politique mais bien plus une suggestion poétique, son concept ne manque pas de faire écho à l’état de la culture indépendante actuelle. Xanae l’a bien compris et se sert de ce parallèle pour construire ce documentaire instruit qui se termine à juste titre par une phrase de l’auteur : “Si le pouvoir est devenu invisible, s’il immisce partout, alors il faut à son tour devenir invisible”. La TAZ est une insurrection sans engagement direct, une zone libérée qui se brise avant que la chose publique ne l'écrase pour se reformer ailleurs dans le temps, l'espace ou l’esprit.

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