Par Léo Ferté et Germain Calsou

Le coup a été élaboré au début du mois, planifié quinze jours plus tard. La soirée S aura lieu le vendredi 18 mars, le moyen de transport sera le Vélib', et les organisateurs seront mis au jus, histoire de ne pas se refroidir dans la queue et faire tourner inutilement le chrono. Récit d'un voyage au bout de la nuit parisienne, où l'embarras du choix est devenu une réalité pour qui veut taper du pied et s'oublier dans la touffeur des clubs de la capitale.

  • Before

Le rendez-vous est pris dans un petit appartement situé au nord-est de Paris. Que serait un marathon de soirée sans un before conséquent ? Avant de se lancer dans l'aventure qui nous attend, mieux vaut se retrouver pour régler les derniers détails autour de quelques verres et prendre des forces. Les collègues de la rédaction sont venus en renfort, pour nous encourager et nous lancer quelques piques provocatrices, ce qui ne fait que nous motiver encore plus. On s'imagine déjà lundi matin au bureau avec nos têtes de guérilleros de la nuit, racontant notre folle soirée, l'air fier et conquérant. Néanmoins la tension grimpe, à peu près aussi vite que la bière nous monte à la tête : dans quoi s'embarque-t-on ? Est-ce qu'on sera à la hauteur ? Va-t-on se faire happer par le set de Mike Dunn, au risque de rester à la Concrete ? Y aura-t-il des places de libre à la station Vélib' à côté du Gibus ? Est-ce qu'on va tenir debout jusqu'à la Possession ? Le chrono sera-t-il de notre côté ?



Le temps de se poser toutes ces questions existentielles, on a déjà raté la première étape de notre grande tournée : l'horloge a sonné les douze coups de minuit, la table basse est encore remplie de victuailles et les convives ne sont pas vraiment prêts de décoller. Après tout, l'objectif était bien d'essayer de faire une soirée “comme tout le monde”, sans véhicule motorisé ni entrée backstage : le départ sans cesse reporté à plus tard s'imposait donc comme un standard à respecter, un passage obligé. Tant pis pour l'Alimentation Générale, on fonce direct à Bastille pour le Bal Con. Serrage de mains (moites), derniers au revoir aux collègues qui nous imaginent déjà abandonner au bout du deuxième club. Les portes du métro se ferment, ça y est : maintenant, on est vraiment tout seuls, la nuit nous appelle.

On tenait à faire au moins une soirée gay-très-friendly : quiconque a déjà mis les pieds à une Wet For Me ou une Jeudi OK sait que c'est là qu'on s'amuse le plus. Parmi ces rejetons du Pulp, le Bal Con, qui s'installe tous les mois au Badaboum depuis deux ans et dont la réputation n'est plus à faire. La soirée de vendredi rassemblait un bon nombre de facteurs qui faisaient de cette fête une étape immanquable : Cockorico (l'organisateur-valeur sûre), Ivan Smagghe (la tête d'affiche) ou encore Maxime Iko (l'iconique DJ résident).

On arrive en début de soirée lors du warm-up efficace de la jeune Nari Fshr et sur un dancefloor qui commence à peine à se chauffer. Loin d'être un repaire queer, le Badaboum accueille ce soir un subtil mélange d'after-workers en chemise blanche et de folles habituées en débardeurs (l'ambiance est déjà assez embrumée).

Les uns restent cantonnés au bar en sirotant leurs mojitos, les autres ambiancent le premier rang, bouteille d'eau à la main. Pas le temps de niaiser, direction la Concrete, avec le regret de ne pas pouvoir rester pour le set de Smagghe et de n'avoir vu que quelques timides galoches (pas étonnant, il n'est que 2 heures, la salive ne se refile pas avant 3h30). Mais le programme est chargé et la nuit loin d'être finie.


Débriefing sur le chemin du Quai de la Rapée, on se félicite d'avoir pris soin de semer quelques munitions çà et là. En longeant le square Albert Tournaire, on remarque un campement de fortune installé sous le pont du métro, il caille sérieusement.

Conscience professionnelle oblige, on se sent obligés de vérifier s'il est toujours aussi dangereux de traverser la route pour gagner deux minutes : en effet c'est assez périlleux, surtout si on a un coup dans le nez. Clubbeurs, mieux vaut faire le tour, cela ne vous fera jamais marcher que deux minutes supplémentaires. En attendant l'installation de la tyrolienne. 

Arrivés au bord de la barge, on se soumet au contrôle toujours plus strict de la Concrete. Le videur réussit même à trouver un petit plastique de paquet de clopes, vide, oublié au fond d'une poche. Ça rigole pas. Fourmis dans les jambes, on perçoit les basses et les strobes qui s'échappent de la salle du bas. Premiers pas de danse devant le set de Mike Dunn, le génial producteur distille de la house from Chicago sur un sound-system au poil.

On se laisse aller à lever les bras en l'air, le mix est puissant et les drops explosifs. Pourtant, il y a quelque chose qui cloche, le public de puristes a du mal à regarder autre chose que ses baskets : ici, les gens dansent en petits groupes, les yeux fermés et l'air sérieux. On aurait presque envie de balancer un “allez lààààà” pour détendre l'ambiance et rire un bon coup. Allez, un petit tour d'arcade, et direction le pont de la barge.

Heureusement, l'atmosphère est nettement plus détendue sur le Woodfloor, où Young Marco ose de la house vocale qui fait largement le taf. On entend enfin des éclats de rire, un jeune clubbeur tire son pote par la manche, “décroche du téléphone !”. L'intéressé s'exécute et se joint à la house nation, pendant qu'un mec essaye de danser en faisant tenir une bouteille sur sa tête devant des branchouilles qui n'ont pas l'air de trouver ça drôle, mais alors pas du tout. Ça tombe bien, leur clope est finie, ils redescendent. On reste un peu histoire de danser un moment et de prendre notre dose de love. Il est déjà plus de 3 heures, le Rex et la Possession nous attendent, mais pour le moment, il nous faut traverser le pont d'Austerlitz pour rejoindre le Djoon.

Troisième étape du marathon, le Djoon promettait un beau voyage musical après la house musclée de la Concrete. La maison Open Minded, après avoir organisé des sauteries aux quatre coins de la capitale en programmant Kink, Osunlade ou Clouds, invitait trois DJ's d'origine perse, pour une soirée alliant house et “sonorités traditionnelles”, à l'occasion du Nouvel An iranien. Après un accueil chaleureux de la sécu (c'est assez rare pour être souligné), on investit le dancefloor disparate du restaurant/club. Une house générique, un poil conventionnelle, retentit dans la grande salle et parvient au moins à faire danser des filles-à-chapeaux et des mecs-à-chemises.

Difficile de s'acclimater dans cette ambiance très proprette, presque guindée. La musique reste un peu trop dans les clous, et la fatigue pointe le bout de son nez. On décide de s'orienter vers la prochaine étape avant que nos jambes ne lâchent. Pour l'instant, on en a bien besoin pour pédaler et faire la trotte de Vélib' qui nous sépare du Rex. En attendant, on regarde Paris qui dort et on pense très fort à la chanson de Katerine :


“Faites du vélib' la nuit / Only la nuit / Et vous verrez comme moi / Les voitures qui / Dorment / Les pavés qui / Dorment / Les abribus qui dorment : La Tour Eiffel qui dort / L'Olympia qui dort / La grande roue qui dort / Les vêtements dans les vitrines de magasins de vêtements / Les meubles dans les magasins de meubles / La Seine qui dort / Les ponts qui dorment / Tout le monde au dodo et moi sur mon vélo”



Le trajet a été long et on est plutôt contents et excités de descendre les marches qui mènent au dancefloor du Rex. Le staff est souriant, ça commence bien. Les basses acid d'Alienata parviennent à nos oreilles encore demandeuses, la piste de danse est étonnamment dispersée, qu'importe : de la place pour danser, Allelujah ! Le set de la DJ espagnole est solide, sa raw house transperce le club des Grands Boulevards et nous scotche un bon moment sur le dancefloor. Peut-être la meilleure surprise musicale de la soirée.

Petit tour au fumoir (pas bondé, pour une fois), on rencontre Greg, la trentaine bien entamée et la chemise presque entièrement ouverte sur son torse velu et humide, qui “regrette la belle époque du Rex”… Bon, on l'a pas connu nous, Greg, faudra que tu nous expliques. Mais une autre fois, là il est temps pour nous d'aller faire la fête avec les “djeunz débraillés”, dit-on, de la Possession, dernière étape de cette longue nuit.

Le néon du Gibus apparaît au loin, comme la lumière au bout du tunnel interminable de la teuf. Autant le dire tout de suite : le dernier sprint de la Possession sera le climax de la soirée, comme une récompense après avoir arpenté Paris à deux sur un Vélib' et écumé une demi-dizaine de clubs en moins de cinq heures.

Ça commençait pourtant plutôt mal : vestiaire obligatoire, bière à 8,50 € (“je vais plutôt prendre une bouteille d'eau dans ce cas. De quoi ? 4 € ? En vous souhaitant une bonne soirée monsieur… Madame, pardon !”) Il fait chaud, la condensation sur les murs fait tomber des gouttes sur nos fronts suants (ou est-ce une fuite ?), des garçons embrassent des filles et des filles tripotent des filles pendant que des garçons galochent des garçons, les danseurs se bousculent, s'excusent pour se re-bousculer et entament des conversations qui se terminent dans le fumoir ou dans les chiottes, de l'amour, des bouteilles d'eau, des silhouettes qui se confondent sur ce dancefloor teinté d'un rouge aussi charnel qu'indécent, pendant que Reeko déroule un set techno-autoroute brutal, ça sent l'alcool et la transpiration… C'est bon, putain.

Le turnover est incessant, on pense fort au staff un peu débordé et pour cause : au moment de récupérer les vestes, la queue de l'entrée est plus longue que celle des vestiaires, signe supplémentaire s'il en fallait que la Possession est un after parfait, rempli de gens peu présentables au repas dominical avec la famille… et ça tombe bien, ils seront toujours en after à l'heure du Saint-Nectaire.