Photo en Une : © We Love

par Antoine Calvino 

La nuit parisienne est en pleine ébullition. Après dix années de disette, elle s’est inspirée de Berlin pour relancer ses fêtes. La locomotive Concrete a impulsé le mouvement en 2011 et, aujourd’hui, les amateurs de techno ont le choix entre une ribambelle de soirées, de clubs et de festivals. Qu’elle semble loin, la pétition « Paris : la nuit meurt en silence » qui fédérait il y a cinq ans 16 000 noctambules frustrés. Mais si l’offre nocturne est plus abondante qu’elle ne l’a jamais été, elle reste loin d’offrir des terrains de jeu aussi libres et fous que l’exemple berlinois qui lui sert de référence.

Nuit parisienne
Crédit Photo : © DR

La locomotive Concrete

Le dynamisme de la nuit parisienne s’appuie d’abord sur le succès de Concrete, qui a apporté de l’air à la fête avec sa barge sur la Seine et sa programmation ultra-pointue. Après s’être fait connaître grâce aux artistes qui font le cœur de la scène techno berlinoise, allongés de quelques légendes américaines, sa programmation fait maintenant feu de tout bois. On y entend aussi bien Lil’Louis que Floating Points, Joy Orbison ou Sonja Moonear. Plus quelques Français en pleine explosion comme Ben Vedren, Zadig, Low Jack et Romain Play, dont certains se retrouvent sur le label Concrete Music. Mais si tout le monde reconnaît son dynamisme, beaucoup d’habitués de la péniche du quai de la Rapée regrettent aussi les prix élevés et le flicage oppressant. « On sait ce qui se dit, répond Brice Coudert, le directeur artistique du club. Mais on a parmi les meilleurs line-ups d’Europe et un sound-system Funktion One de dernière génération alors que la capacité de notre salle est limitée, ça a un prix. Et si nous demandons à nos vigiles d’être stricts, c’est parce que nous ne voulons pas donner aux autorités l’occasion de nous fermer. Le public parisien est très difficile, il se gère moins qu’à Berlin. Le côté libertaire a été essayé dans les années 90 et ça n’a pas marché. Aujourd’hui, on commence tout juste à se faire accepter par les autorités. Notre objectif, c’est de nous installer dans la durée et de faire exploser Paris avec Concrete et notre festival Weather. » Prises par l’aspiration, les autres grosses machines comme Le Rex, La Machine, le Showcase et les plus récents Faust, Zig Zag et Virgo font également le plein avec des plateaux jamais vus dans la capitale, tandis que le Badaboum et le Playtime, également apparus ces dernières années, proposent une alternative plus intimiste. Un dynamisme bienvenu, même si ces « nouveaux » clubs sont pour la plupart d’anciennes adresses juste relookées.

Nuit parisienne
Crédit Photo : © Simon Deprez

Des collectifs d’inspiration berlinoise

Mais si on est heureux de constater ce nouvel élan, ce qui nous paraît au moins aussi excitant, c’est que les organisateurs historiques de fêtes nomades, comme We Love et ses lieux incroyables, ont été rejoints par une myriade de collectifs désireux de monter des événements sur le modèle alternatif qu’ils ont goûté lors de leurs week-ends berlinois. « La fête libre, ce n’est pas en club qu’on la trouve, assure Antoine Clouclou des Mamie’s. Lorsque j’ai passé un mois à Berlin, bien sûr, je suis allé au Berghain, mais les soirées que j’ai préférées se trouvaient dans des endroits plus inattendus comme des squats ou des friches. Et au-delà des espaces propres à cette ville, c’est d’abord la mentalité qui fait la différence. Là-bas, les gens qui ne se connaissent pas n’ont pas de problème à se sourire, parler, interagir, alors que dans les clubs parisiens, les rapports sont froids, calculés. C’est cette ambiance qu’on veut créer et c’est plus facile d’y arriver dans des lieux alternatifs où on peut se lâcher, fumer, boire à des prix abordables… » Les plus germanophiles de ces nouveaux crews parisiens qui n’hésitent pas à sortir des clubs se sont carrément appelés ces dernières années Die Nacht (ensuite rebaptisé Blank) et Berlinons Paris. Mais on pense aussi, en plus des Mamie’s, à Cracki, Soukmachines, Débrouï-art (soirées Lakomune, Tunnel et 1936), Katapult, Otto 10, Cocobeach, Alter Paname, La Blue, Drom, Fée Croquer, Newtrack et Microclimat (dont fait partie l’auteur de cet article). « Il se crée des collectifs de partout, s’enthousiasme Mathis Carel du blog Beatalair. On a une fête intéressante par week-end en moyenne pendant l’année et l’été, il y a parfois jusqu’à quatre événements en même temps. »

Nuit parisienne
Crédit Photo : © Charlotte Gonzales

Des fêtes grisantes

Certains de ces organisateurs font le pari de franchir le périphérique pour trouver les terrains de jeu qui manquent dans l’espace ultra-dense de la capitale, où même dans les quartiers traditionnellement festifs, les pouvoirs publics donnent souvent raison aux riverains qui réclament le silence. Comme à l’époque des raves des années 90, leur public fait donc parfois une heure de transport pour rejoindre une fête sans tête d’affiche internationale dans une imprimerie, un chapiteau de cirque, une clairière ou une ferme alternative. Autant d’options autrement grisantes qu’un club déjà vu mille fois, d’autant que les tarifs y sont nettement plus abordables. Mais équiper temporairement un lieu d’un bar, de toilettes, d’une décoration conséquente et parfois même d’électricité demande beaucoup d’efforts et d’investissements, alors qu'une interdiction peut tomber brutalement. « Nous avons commencé par organiser des “salons d’été”, des open airs au-dessus du parc de Belleville et dans le bois de Vincennes, raconte Alexandre Papatheodorou, l’un des cofondateurs de Cracki. On a ramené sono, canapés, consoles de jeux, piano, mobilier en carton, barbecue, badminton et salon de massage. Le tout avec des DJ sets et des concerts. En parallèle, on a organisé des fêtes dans des usines, dans un squat, sur un toit… La plus mémorable, nous l’avons préparée pendant des mois dans un hangar à Ivry. Nous avons balayé des tonnes de gravats, refait le toit, muré certains espaces, collé du papier peint, enlevé tous les carrelages pourris, installé un salon de coiffure, monté une salle “jungle” avec du lierre, équipé un tunnel avec des effets de lumière, du mapping et des poupées écorchées qui pendaient du plafond… Une trentaine de potes sont passés nous aider tout l’été. Puis nous avons créé un événement Facebook avec des places à 8 euros et laissé le bouche-à-oreille agir. Nous n’avons quasiment pas dégagé de bénéfices, mais ce n’est pas grave, nous ne faisions pas ça pour l’argent. » Si Cracki s’est aujourd’hui professionnalisé et recentré sur son label et son festival annuel Macki avec La Mamie’s, d’autres équipes sont apparues, à l’image d’Otto 10, qui s’est lancé avec un concept davantage axé sur la scénographie. « On voulait créer une alternative fondée sur la convivialité, la spontanéité et la folie, indique Adrien Utchanah, son directeur artistique. On s’est réunis à une douzaine et on s’est inspirés de notre expérience de clubbers à Paris et en Europe, mais aussi au festival allemand Fusion, pour créer des événements à la fois pointus, festifs et carrés. Il y a un côté do it yourself avec de la déco de récup, des jeux, des déguisements, toute une mise en scène que je tire de mon travail dans le théâtre. Par ailleurs, on ne communique pas dans les médias grand public, on refuse les partenariats avec des marques et on ne se paye pas. Personnellement, je pense que le jour où on se paiera, ce sera foutu. »

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Crédit Photo : © Henry Baque

La normalisation

Tant d’envie fait plaisir. Plus de dix ans après la fin de l’effervescence des raves et des free parties, les Parisiens font à nouveau l’expérience grisante de la fête hors des clubs. Mais l’enthousiasme de cette génération d’organisateurs s’use généralement vite au contact des contraintes administratives. Beaucoup abandonnent l’idée de trouver des lieux insolites et s’installent en résidence dans des clubs ou des salles de location. « On a commencé par une ancienne usine EDF et un entrepôt sous la gare de Bercy, se souvient Benjamin Laporte de Débrouï-art, dont les fêtes Tunnel et 1936 ont maintenant lieu respectivement aux Crayères d’Issy-les-Moulineaux et au Dock Eiffel d’Aubervilliers. Mais à force de se prendre des coups de pression, on reste dans les clous car on essaie de vivre de cette activité. L’an dernier, on s’est pris un arrêté préfectoral pour menace à l’ordre public à une semaine d’un événement pourtant destiné à un public familial. » Du côté de La Blue, qui se démarque avec des soirées où l’accent est mis sur les jeux de lumière, on s’est posé au Dock Pullman, dans le même complexe d’Aubervilliers. Thomas Rallo, l’un de ses organisateurs, aurait pourtant aimé rester hors des sentiers battus : « On a commencé par des karts à pédales sur un rooftop d’Aubervilliers, on adore ce genre d’endroits. Mais ça pose tellement de problèmes qu’on n’est plus prêts à assumer ces risques. » En ce qui concerne les fêtes réellement hors système, la situation est encore plus compliquée. Le 6B, un bâtiment occupé avec l’aval de la mairie de Saint-Denis, a dû restreindre ses événements bruyants à cause des nouvelles constructions alentour, et les squats de La Miroiterie et du Bloc ont fermé. C’est simple, à l’exception d’Aladdin Charni et de ses éphémères Poney Club dans une boucherie, Pipi Caca dans d’anciennes vespasiennes et Peripate dans un garage, du Stendhal et, à Vincennes, de la Jarry qui est en sursis, les rares squats subsistant encore à Paris n’accueillent des fêtes que de façon exceptionnelle. Antoine Bigot, un ancien des Cracki devenu le manager des artistes Isaac Delusion et L’Impératrice, n’est pas franchement optimiste. « Même s’il y a pas mal de collectifs qui se sont montés, nous n’avons pas la dynamique de Berlin parce que nous n’avons pas le même esprit, la même place, les mêmes loyers, la même réglementation, les mêmes horaires de métro, les mêmes artistes… Pour que ça bouge, il faudrait déjà que la mairie change de politique, qu’elle facilite davantage la vie artistique et les sorties… »

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Crédit Photo : © Mathieu Foucher

L’émergence du Grand Paris, avec le développement des transports en commun et de l’attractivité des banlieues, permettra peut-être de changer la donne. Mais dans combien de temps ? Les ouvertures de lignes sont attendues entre 2020 et 2030… En attendant, l’été arrive. Les collectifs vont en profiter pour organiser leurs open airs. Et après avoir attendu pendant vingt ans que Paris ait enfin son festival électro, on en compte aujourd’hui une demi-douzaine entre Weather, Peacocks, We Love Green, Marvellous Island, Macki et Villette Sonique. Profitons-en, même s’ils restent chers et policés, on va en prendre plein les yeux et les oreilles. Et pour trouver des fêtes sans videurs, qui durent trois jours d’affilée dans des friches industrielles à la décoration rococo, avec des prix deux fois moins élevés qu’à Paris, il reste toujours la possibilité de se prendre un avion pour Berlin.