Photo en Une : © Klux Fotografie


Ces quelques lignes n’ont pas pour but de fustiger les collectifs bruxellois et les autres boîtes de la ville. Ils font un travail tout à fait respectable et nous avons déjà eu l’occasion d’en mettre certains à l’honneur. Sans chercher un coupable en particulier — il n’y en a pas — ,la finalité de cet article est à trouver dans la recherche des raisons qui font de Bruxelles l’une des capitales où la fête a tendance à se faire plus rare qu’auparavant.

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Alors que les échos de la techno parisienne et amstellodamoise résonnent jusque dans les oreilles de sa jeunesse, Bruxelles a du mal à retrouver son statut de pionnière de la fête en Europe. Il reste bien sûr des institutions comme le Fuse, véritable pilier techno depuis sa création en 1994, ou le Wood, petit club perdu au milieu du Bois de la Cambre, mais que dire de l’offre musicale pour les jeunes qui veulent sortir des clubs ? Peu d’options leurs sont proposées.

Blackout 2

© Key Frame

Contrairement à son homologue flamande de Gand où les labels Token records et R&S Records ouvrent la voie à la culture underground, Bruxelles semble suivre le chemin inverse. Qu’est-il donc arrivé à la capitale mondiale du new beat, un courant qui a révolutionné la musique électronique à l’heure où Paris et Berlin sommeillaient encore ?

En réalité, les causes sont à chercher bien plus loin que dans la transition opérée sur les cendres du new beat, et ce jusque dans l’organisation urbanistique même de la ville.

Quand les autorités de la ville prêtaient des bâtiments aux raveurs


Coïncidence ou pas, l’offre nocturne bruxelloise s’effrite à mesure que Paris s’éveille. L’engouement autour de la techno et la house que connaît actuellement la capitale française (et dont Trax a déjà longuement évoqué les caractéristiques dans son numéro spécial) correspond à la fermeture de l’une des dernières institutions alternatives de Bruxelles : les soirées Bulex à la batellerie.

Dans une ancienne école à l’abandon et destinée — ça ne s’invente pas — à être reconvertie en école de police par la suite, ces soirées uniques en Europe drainaient plusieurs milliers de personnes dans un esprit post-punk alternatif et déjanté. Salon chicha et dub dans la salle de classe, techno dans la cantine et jungle dans la cour de récré faisaient trembler les murs de l’édifice en décrépitude et prêté par les autorités de la ville.

En réalité, cet arrangement avait tout du compromis à la belge, comme nous l’explique John, l'un des représentants du collectif Beat Me Up, qui ont repris la production de la Bulex : “D'un côté, ça permettait aux autorités d’avoir un événement mensuel alternatif dans le centre de Bruxelles et de l'autre, ça leur permettait aussi de voir une friche occupée et valorisée par un collectif en quête d'expérience pour son public”.

Depuis 2011 et l’irruption d’une cinquantaine de policiers dans l’école, les autorités de la ville ont mis un terme à l'accord, forçant le collectif à repartir dans sa quête urbaine. En explorant inlassablement les friches industrielles de Bruxelles et en dialoguant avec les autorités, le collectif est parvenu à investir des lieux tout aussi authentiques. Au palmarès : anciennes brasseries de plusieurs milliers de mètres carrés ou cinémas abandonnés.

Bulex

©DR

Cependant, ce vieux loup de la fête sait que ces événements n’ont pas la même saveur qu’à l’époque de la batellerie. “On est dans une société toujours plus sécuritaire. On est quasiment toujours dans l’illégalité, que ce soit au niveau des autorités, du bruit qui dérange les riverains ou de l’accord des pompiers, c’est impossible de trouver la perle rare qui respecte tous ces critères. Et quand on la trouve, il y a toujours un cow-boy qui débarque au milieu de la soirée pour tenter d’y mettre un terme.”

Miné par la mise aux normes des règles sécuritaires de chaque bâtiment, le collectif réfléchit à deux fois avant de se lancer dans l’exploitation d’un nouveau lieu. “Ces consignes de sécurité sont draconiennes, nous dit-il, un pompier m’a dit une fois : si vous trouvez que la sécu est chère, essayez l’accident et vous verrez combien ça coûte.”

Impossible donc de passer au-delà des normes imposées par les autorités, sous peine de risquer l’endettement à vie. Comment donc, concilier l’esprit anti-système qui caractérise la rave tout en obtenant l’aval des politiciens ? C’est tout l’enjeu du renouveau de la rave dans la société d’aujourd’hui. Et Bruxelles a du mal à tirer son épingle du jeu.

Initiate

© Andri Hafldason

Bruxelles : un problème politique, démographique et topographique


Philippe Close nous donne sa version des faits. L’homme chargé de la culture pendant plusieurs années et actuellement responsable du tourisme à Bruxelles est conscient de l’histoire d’amour qu’entretient la Belgique avec la musique électronique. Habitué des festivals alternatifs et ancien fêtard des soirées new beat de l’époque, il ne manque pas de décrire cette période des étoiles dans les yeux : “À l’époque, tous les disquaires tournaient comme des dingues et les boites de nuit ouvraient sans fermer du jeudi au lundi matin. Imaginez un peu ce que c’était pour un jeune homme de 17 ans comme moi.”

Force est de constater que les choses ont changé. Malgré un travail salué par la majorité des collectifs bruxellois – il est notamment à la base du partenariat évoqué plus haut avec la Bulex –, Philippe Close marche sur un fil. Entre les riverains exaspérés par le bruit et une génération qui ne veut pas dormir, pas facile de satisfaire tout le monde.

S'il ne nie pas que les autorités ont cherché à réguler la fête dans le centre de Bruxelles, il défend les siens en affirmant que les politiciens ne sont pas les seuls responsables de ce frein culturel. “Aujourd’hui, on vit la fête autrement. La musique électronique s’est embourgeoisée et notre société devient plus hygiéniste concernant le bruit pendant la nuit, l'alcool, les substances illicites. Du coup, on ne prend plus de risque, car si le pouvoir public autorise un lieu qui n’est pas tout à fait aux normes, on se fait massacrer.”

Deep in house

©DR

"Bruxelles s’apprête à vivre une ère glacière en terme de soirées"


Et les choses ne sont pas près de s’améliorer, comme l’expliquait John de la Bulex avant que nous le quittions. “Bruxelles s’apprête à vivre une ère glacière en terme de soirées. On attend plus de 200 000 personnes en plus dans les cinq années à venir, sans que la ville ne puisse s’étendre [NDLR : pour des raisons politiques sombres, liées au communautarisme flamand].”

Les revendications politiques d’une Flandre qui ne veut pas voir grandir Bruxelles mèneront sans conteste à une pression démographique, dont la nuit bruxelloise fera un jour les frais. Les quelques collectifs comme Deep in House, Catclub ou la Bulex risquent bien d’en payer le prix fort dans leur quête du lieu idéal. Mais au jeu du chat et de la souris, n'est-ce pas cette dernière qui a toujours un tour d'avance ?

L’heure de la révolte doit sonner


Pour notre dernière étape, nous avons choisi de nous arrêter dans l’un des temples du digging bruxellois : Doctor Vinyl. Nous y rencontrons Geert, le co-réalisateur du documentaire The Sound Of Belgium, qui nous reçoit entre deux spinnings.

 

Selon lui, la nouvelle génération n’a pas eu l’habitude de se battre et le Bruxellois en est ressorti moins créatif. “J’ai habité à Londres au début des années 90 et j’ai connu des raves où les flics courraient après tout le monde. Ici, on n’a jamais dû se battre pour faire la fête et maintenant qu’on nous met des bâtons dans les roues, on a tendance à se laisser faire.”

Et contrairement à Paris, sortir du centre-ville pour investir une occupation précaire est un défi risqué pour les organisateurs. Avec un public habitué à sortir dans le centre, il est difficile de les convaincre que les meilleures soirées se dérouleront aux abords de Bruxelles.

La nouvelle génération issue de l’époque minimale techno des années 2000 n’a donc jamais eu à se révolter pour réclamer ses droits de teufeur. Mais qu’en est-il de la génération new beat ? “Ils se sont assagis et ont acheté maison et une voiture”, nous dit Geert.

The Sound of belgium

©DR

Loin de s’arrêter à la critique, Geert envisage l'avenir plus sereinement. “Tout ça va renaître, il faut juste que les gens recommencent à bouillonner et que quelqu’un dise “fuck off”La nouvelle génération a la capacité de le faire. Un jour, je suis persuadé que les Parisiens reviendront faire la fête à Bruxelles.”

Comme après une soirée trop arrosée, Bruxelles a du mal à se réveiller. Après trente ans passés à faire la fête en avance sur son temps, il semble que Bruxelles s’essouffle doucement. Il importe peu ici de trouver le ou les coupables, mais bien de chercher les gens capables d’entretenir cette flamme jusqu’à la prochaine génération. Brel ne chantait-t-il pas déjà, au lendemain de la décennie d’euphorie qui a envahi Bruxelles après la libération de l’occupation allemande : “C’était au temps où Bruxelles chantait, c’était au temps où Bruxelles bruxellait !” ?

Il ne s’attendait certainement pas à l’intensité de l'explosion new beat qui marquera la Belgique entière, allant même jusqu'à s'inscrire dans ses gènes et dans son patrimoine. Mais faudra-t-il aussi attendre trente ans pour voir une nouvelle génération affronter les interdits ? Geert avance avec le sourire “qu’il faut tout détruire pour mieux reconstruire”. Une chose est sûre : si longue la gueule de bois soit-elle, on en ressort toujours avec l’envie de faire la fête.