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Par Antoine Calvino (avec David Robert)

Le Sud-Ouest est plus connu pour son soleil, ses plages et son vin que pour sa scène électronique, même si on y trouve quelques bonnes fêtes à se mettre sous la dent. Mais entre la concurrence des clubs espagnols, le manque d’infrastructures et la pression policière, Bordelais, Toulousains et Basques ont connu quelques phases difficiles avant de voir la situation s’améliorer depuis quelques années. Retour sur trois destins variés mais tout aussi chaotiques.

Bordeaux, déjà une longue histoire

guide de la fête en France

La scène électro de Bordeaux est bien plus alternative qu’on pourrait se l’imaginer de la part d’une ville qui se fait appeler la « Belle Endormie ». Les premières soirées ont lieu au début des années 90 au Chat Bleu, gros hangar métallique des quais originellement dévolu au rock, et au Dorémi des légendaires Thierry et Karine, une salle de concert doublée d’un studio d’enregistrement où passèrent FFF et les Gamins en folie avant de voir débarquer Pacman, Stefanovitch et Jeff Mills. Mais le 10 mars 1995, peu de temps après l’arrivée d’Alain Juppé, élu sur le slogan de « Bordeaux ville propre », la police descend simultanément dans les deux clubs et, tant qu’à faire, les ferme définitivement. « Ils n’ont pas trouvé de drogues, se souvient Thierry, mais la déposition des gens a suffi et j’ai été condamné à dix-huit mois ferme pour incitation à la consommation de stupéfiants, sur lesquels j’ai finalement effectué quatre mois. » Thierry et Karine, un brin têtes brûlées, reviennent à la charge un an plus tard avec les raves Ad Libitum à la Base sous-marine et à la prestigieuse Cité mondiale des vins. Puis ils investissent le 4 Sans, une discothèque, où ils invitent Carl Cox, Dave Clarke et l’avant-garde techno de l’époque.

En parallèle, le Nautilus ouvre dans les murs du Chat Bleu et, au milieu des années 2000, c’est l’explosion avec l’ouverture du Zoo Bizarre, du Fat Cat et de la péniche Le Poisson rouge, qui part en croisière le temps d’une nuit, l’arrivée du festival Impulsives, la multiplication des bars à DJ et des soirées en appartement. « Mais on ne peut pas parler d’âge d’or, tempère Thierry. On avait changé d’époque et les gens ne s’habillaient plus, les gays disparaissaient de la scène, on voyait apparaître l’ivresse et les premières bagarres… » Aujourd’hui, le 4 Sans et le Nautilus ont disparu, mais la scène connaît un nouvel élan grâce aux programmations à rallonge du ferry I.BOAT, suivi par le BT59, le Respublica et le Bootleg. Sans oublier les fêtes hors club des Impulsives, des Old School, du Hangar Darwin

Depuis peu, le label TPLT organise durant l’été des open airs dans un grand jardin aménagé, et l’hiver des fêtes de jour dans un hangar mitoyen. « S’il y a une ville où tu peux monter une fête à condition d’être en règle, c’est bien chez nous. Aujourd’hui, l’Etat aide même les organisateurs de free parties à trouver des lieux », conclut Thierry avec optimisme.

Toulouse en manque de clubs

siestes electroniques

La Ville rose n’a jamais eu de scène club équivalente à sa voisine bordelaise, mais c’est via deux boîtes gays qu’elle s’est mise à la house avant de s'adonner à la free party. Tout commence donc chez les garçons du Shangaï, à l’Actv au début des années 90, avant de se poursuivre au Jack’s, un club situé en périphérie qui attire jeunes, moins jeunes, travestis, gays, hétéros et à peu près toutes les catégories socioprofessionnelles… Puis, tandis que les premiers ravers prennent la clé des champs, des salles de concerts comme le Bikini et le Chapitre commencent à accueillir des fêtes techno avec Jeff Mills, Carl Cox, Joey Beltram et Plastikman, avant de virer drum’n bass à la fin de la décennie. Ces soirées ont éduqué les Toulousains mais pas uniquement, se souvient le DJ et organisateur Greg Slaiher. Elles voyaient aussi débarquer des gens des villes alentour comme Bordeaux, Montpellier, Perpignan et même Barcelone, puisque chez eux, le mouvement n’en était qu’à ses débuts et ils n’avaient aucune structure qui leur permettait de vivre ça. » À partir de 1995, les free parties explosent avec les passages réguliers des Spiral Tribe, qui entraînent dans leur sillage des soundsystems locaux comme les Foxtanz, les Kmt et les Dépravés dans une veine hardtek, drum et hardcore. Mais au début des années 2000, la loi qui encadre les free met un coup d’arrêt à un mouvement de toute façon déjà dépassé par son succès.

En parallèle, l’usine AZF explose en emportant avec elle le Bikini, qui laisse un grand vide derrière lui. Les vieux fêtards prennent alors du recul et la jeune génération tarde à s’affirmer, si bien que la scène connaît un gros coup de mou. De 2000 à 2005, il ne se passe plus rien à Toulouse en dehors des clubs généralistes Monsieur Carnaval, On/Off et L'Ambassade, qui montent quelques soirées ponctuelles. En 2005, l’Inox ouvre dans un ancien parc aquatique et apporte un coup de frais en programmant de la minimale allemande mais garde une vocation très business. À l’été 2009 et 2010, le club éphémère La Rivière fait jouer sur son dancefloor en plein air de bons artistes comme Kenny Dope et Charles Schillings.

Malheureusement, l’expérience n’a pas de lendemain. «La scène électronique revient gentiment depuis quelques années mais ce n’est pas la folie, regrette le DJ Julien San Francisco.Il faut bien admettre qu’il n’y a pas de culture club dans notre ville. » Notons tout de même l’ouverture ces dernières années du Dynamo et du Connexion, deux bons bars à DJ, et du nouveau Bikini, une salle de musiques actuelles à l’excellente acoustique, où l’on peut écouter aussi bien du dubstep que de la house. Et n’oublions pas non plus les Jardins synthétiques, à vocation très arty, et les fameuses Siestes électroniques, excellent festival qui propose, essentiellement l’après-midi et en plein air, une programmation aventureuse.

Le Pays Basque tourné vers l’Espagne

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Les jeunes de Biarritz, Bayonne et les environs n’ont jamais été gâtés non plus rayon clubbing. Ils ont donc compensé en faisant la fête chez leurs voisins espagnols. L’étincelle date du début des années 90 avec l’avènement du Ku, qui entraîne rapidement dans son sillage le Kheops, le Komplot, l’Extekalte, le Txitxarro puis plus tard l'Itzela, autant de hangars à BPM en embuscade derrière une frontière qui ne se situe qu’à une trentaine de kilomètres de Biarritz. Nombre de DJ's français y sont alors résidents, à l’image de Demian, C-Freak, Krishna et David Delor, qui assure que « l’Espagne a mauvaise réputation à cause de la machina et de la mauvaise trance. Mais il faut garder en tête qu’il y a toujours une petite salle plus pointue dans les gros clubs. Elle a été un moteur qui nous a donné l’envie d’ouvrir nos propres lieux » C’est l’époque, côté français, du Ventilo, du Code Bar, du 31 puis plus tard de Mimie la Sardine, de l’Octopuss et du Sonotone. Mais le tournant des années 2000 voit la scène virer commercial et les fêtards du Pays Basque ne doivent leur salut qu’au club espagnol Sala Pagoa, qui rayonne des deux côtés de la frontière avec une programmation ambitieuse.

Aujourd’hui, quelques équipes motivées ont repris le flambeau du côté français. Il y a le collectif Moï Moï, qui organise au mois d’août l’excellent festival Baleapop en plus de quelques dates le reste de l’année dans les gaztetxes (maison des jeunes du Pays Basque), mais également les événements dans des bars de Stand’Art et la Dirty South Family, les sessions dub d’Equal Brothers ou encore les pool parties branchées de Prism. Autant de fêtes qui stimulent la demande. Jusqu’à récemment, la seule véritable infrastructure à accueillir régulièrement des artistes innovants à Biarritz était la scène de musiques actuelles Atabal, et seulement en mode concert jusqu’à 2 heures.

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Bonne nouvelle, un club consacré aux musiques électroniques a enfin ouvert dans la ville avec la structure associative Le Sonotone 2.0, qui s’apprête à fêter son premier anniversaire en accueillant Marc Houle. Si la région a du mal à passer au palier supérieur, c’est probablement en raison du manque de jeunes tout au long de l’année. Mais même pendant la saison touristique, aucune manifestation régulière n’est prévue… « Le Pays Basque n’a pas de véritable culture électro, déplore Pierre Lafitte de Moï Moï. Pourtant, l’été, il y a de quoi faire, car lorsqu’on organise pendant Baleapop une fête gratuite sur la plage, plus de 3 000 personnes rappliquent. » L’Espagne ne permet pas vraiment de compenser car ses clubs ont perdu de leur attractivité, mais la transhumance reprend tout de même chaque année en juin, au moment du Sonar. Pour l’occasion, les Basques retrouvent leurs compères bordelais et toulousains dans ce festival dont le succès rappelle cruellement le manque d’équivalent outre-Pyrénées.