Photo en Une : Le Contre-temps, Strasbourg © Alex Flores

Écrit par Antoine Calvino (merci à Emmanuel Dosda et Stefan Robineau)

À force de faire la fête chez leurs voisins suisses et allemands, les Français y ont trouvé l’inspiration pour monter événements et lieux électroniques dans leurs villes longtemps restées très rock. Si bien qu’aujourd’hui, la métropole de Strasbourg voit fleurir les clubs et les collectifs, tandis que Nancy lui emboîte le pas. Dans les villes avoisinantes, les collectifs s’appuient sur des salles financées par l’État pour proposer des programmations de plus en plus ouvertes aux nouveaux courants. Présentation d’une zone en mutation. 


L’influence frontalière

Au début des années 90, c’est l’Allemagne qui a montré la voie aux amateurs de techno strasbourgeois. « Leurs clubs ont très vite intégré cette musique, se souvient le DJ vétéran Mister Natasha. Les dancefloors étaient plus grands, les sound-systems plus puissants et les line-up bien meilleurs. Tout le monde s'y donnait rendez-vous. » Chaque week-end, de longues files de voitures remplies de fêtards français franchissaient donc la frontière pour gagner les mythiques Oktan à Freiburg, Jailhouse à Aix-la-Chapelle et U60311 à Francfort. Un peu plus au sud, même phénomène entre Mulhouse et la Suisse.

« Bâle n’est qu’à 30 kilomètres de chez nous, explique DJ Leeben du collectif mulhousien Crazy Beat. Il y a vingt ans nous allions tous au Planet E, où se tenait chaque mois une soirée de 10 000 personnes, c’était énorme. Ce sont les Suisses qui nous ont tout appris. » C’est ainsi que les Français ont découvert la proto-trance de Sven Väth et Pascal F.E.O.S. et la techno de Chris Liebing, en plus des pattes d’eph fluo, chaussures compensées, têtes à pics, colliers de boules et autres masques à gaz empruntés à la culture rave anglaise…

« À l’époque, on était bien acceptés, reprend Mister Natasha. Mais dans les années 2000, la police allemande a commencé à cibler systématiquement les voitures françaises. En cas d’ébriété ou de consommation de stupéfiants, ils nous laissaient repartir mais après avoir payé des amendes de 300 à 1 000 euros. Ça nous a calmés. » Heureusement, du côté français aussi, on a fini par s’organiser.

Strasbourg et sa charte de la nuit

La Laiterie à Strasbourg

Quelques soirées se tiennent traditionnellement dans les salles des fêtes des villages, des free parties se posent en rase campagne et, à Strasbourg, la Laiterie a longtemps accueilli des collectifs techno et drum'n'bass. Mais le véritable cap a été franchi il y a quatre ans avec la charte de la nuit. Les clubs ont obtenu le droit de repousser la fermeture de 4 à 7 heures, en échange d’un engagement à respecter le voisinage et d'une adhésion aux programmes de prévention de drogues. Ce qui a permis à l’industrie nocturne locale de se développer tout en évitant des accidents sur la route de l’Allemagne. Et l’offre commence à être conséquente.

Le Rafiot à Strasbourg

Il y a déjà le Rafiot, une péniche de 300 places dont le directeur artistique Alexis Athas estime que « les jeunes Strasbourgeois ont une culture indie-rock. Ce qui les a amenés en club, c'est le côté rock de la French Touch 2.0. ». La programmation de son établissement monte en puissance avec le passage en janvier dernier de Juan Atkins, Detroit Swindle, Âme et Robert Owens.

Le Studio Saglio, une salle de location au sound-system Funktion One, s’appuie sur des collectifs locaux pour proposer une programmation presque exclusivement électro, tandis que le Mudd Club, à l’ambiance un peu moins roots, accueille au moins une soirée électronique par semaine.

Les Bugz Night, organisées par l'équipe de DJ's Dark Fela et Mister Natasha, remplissent cinq ou six fois par an les 600 places de la salle VIP du Zénith avec des pointures techno comme Steve Bug, Mark Broom et Barem. Une poignée de festivals vient aussi pimenter le calendrier.

Ososphère à Strasbourg

Ososphère, la référence depuis une quinzaine d’années, accueillera cette année, dans l’ancienne friche industrielle du Port du Rhin, les têtes d'affiches Boris Brejcha et Club Cheval, et des artistes plus confidentiels pour ses soirées alternatives, tandis que le festival Contre-temps oscille entre hip-hop, funk et house avec des invités du niveau de Kenny Larkin, Julio Bashmore et Nightmares On Wax.


Nancy et ses nouveaux clubs

L'Envers Club à Nancy

Après avoir encaissé le coup de la perte du Terminal Export et tout récemment du Totem, Nancy compte aujourd’hui L'Envers Club, un lieu marqué lui aussi par la turbine de la French Touch 2.0 avant de s’ouvrir à tous les genres de musique électronique, et qui touche un public assez jeune, la scène de musiques actuelles (Smac) L’Autre Canal, qui accueille d’intéressantes soirées électro dont une partie du festival messin Musiques volantes, le bar La Buvette, qui organise d’excellentes befores avec son résident Ben Unzip, et le club L’Ostra, qui s’est imposé en deux ans comme une référence techno

La Buvette à Nancy

L'Ostra Club à Nancy

Pour éviter de se faire concurrence, les organisateurs strasbourgeois et nancéiens échangent souvent leurs plateaux. C’est d’ailleurs ainsi qu’on réalise la suprématie de Strasbourg, comme l’expliquent Marc Henry et Manu Chaman de l’association Carte Blanche Prod : « Nous avons organisé des événements avec Jeff Mills, Dave Clarke et The Hacker dans des salles de même capacité à Strasbourg et à Nancy. On obtient deux fois plus de monde à Strasbourg. Mais Nancy reste la deuxième ville la plus dynamique du Grand Est. »


L'éveil des autres villes

Le reste de l’Alsace, de la Lorraine et de la Franche-Comté progresse, en particulier depuis deux ou trois ans, mais les vedettes de la nuit y sont encore les clubs généralistes bling-bling avec leur lot de musiques MTV et de mecs cravatés… Il y a bien eu la grande époque de l’An-Fer à Dijon, club mythique ouvert à la fin des années 80 qui a vu passer Laurent Garnier, Derrick May, Vitalic et Daft Punk. Petit souvenir :


Kenny Larkin live a l'anfer dijon en 93 soirée... par adkamera

L'ambiance y était électrique, toute la France tournait alors les yeux vers l’Est. Mais il a fermé ses portes en 2002, laissant la région orpheline. Fred Gien, son ancien co-programmateur devenu patron des labels Citizen et Police Records, nous dépeint un tableau peu encourageant de sa ville aujourd’hui : « La Péniche Cancale et La Vapeur sont les deux seuls lieux dédiés à la musique en général. Ils proposent quelques belles soirées électroniques mais le public dijonnais est rarement au rendez-vous car les 2 000 étudiants ne restent pas à Dijon le week-end… En revanche, il y a un gros retour de la trance et du hardcore auprès des kids. »

À Metz, on comptait jusqu’à présent sur la Smac les Trinitaires, qui accueille le festival Musiques volantes, les excellentes soirées électro Puissance ainsi que des concerts franchement expérimentaux, mais depuis peu, il y a aussi la BAM, le club affilié qui a programmé quelques soirées électro avec DJ Food et Qbert. À Besançon, le bar de l’U programme quelques DJ’s et l’équipe du Citron Vert réussit à attirer jusqu’à 1 300 personnes pour ses plus gros événements, qui se baladent entre bars, salles, places publiques et surtout Smac de la région. Elle prépare pour mai, avec quelques autres collectifs, un tout nouveau festival, Circusismic.

Quant à Mulhouse, Colmar et Belfort, la musique électronique y fait également son chemin via les Smac comme le Noumatrouff, le Grillen et la Poudrière, qui hébergent les collectifs locaux Crazy Beat, Color Mind, Electroscope, Subteranius, Emotiv Sound ou encore Infected Rooms. C’est plus compliqué à Reims, pourtant porté par la réputation de Yuksek, Brodinski et ALB qui en sont originaires, tout comme les jeunes pousses Judy, Rouge Congo et Black Industrie. « À part le festival Elektricity, il y a très peu de propositions, déplore Souleiman Bouri du site Phonographe Corp. Lorsqu’on a fait venir Bambounou au Vogue Club, les étudiants présents ont chanté les hymnes de leur école… »

Elektricity Festival à Reims

Dans l’ensemble, la scène électro du Grand Est apparaît de mieux en mieux structurée. Le maillage du territoire, entre salles publiques et privées, est de plus en plus dense et les organisateurs locaux coopèrent comme à l’occasion du festival GéNéRiQ qui se démultiplie entre plusieurs villes. « La nouvelle génération est aussi beaucoup plus briefée que nous l’étions à l’époque, ajoute Stefan Robineau, le programmateur du festival Contre-temps. Facebook a permis à chacun de trouver son public et de communiquer directement avec lui. » Et si vraiment un week-end de pénurie s’annonce, il n’y a qu’à prendre la voiture et passer de l’autre côté de la frontière. Entre l’Universal Dog, le Gotec et le Robert Johnson en Allemagne, le Nordstern, le Borderline et le Hinterhof en Suisse, c’est un véritable festival qui se tient chaque week-end chez les voisins d’en face.