Photo en Une : © Mathieu Le Gall

La Cour Keroual, Festival Astropolis 2012 © Gildas Raffenel

Et si la particularité bretonne résidait dans un inconditionnel enthousiasme pour la fête ? Héritage possible de ses racines celtiques, des fest-noz à la techno en passant par le rock, on s’y amuse toutes générations confondues, pour la musique et pour l'envie de se lâcher ensemble. « Sur ce point, les fest-noz et les soirées techno fonctionnent de la même façon, pointe Gildas Rioualen, l'un des fondateurs d'Astropolis à Brest. Il y a dans ces deux types de fête une même recherche de transe. »

Gildas Rioualen, co-fondateur d'Astropolis

Il se rappelle d’ailleurs de ce « rave-noz » organisé par ses soins en 1996 : rave et fest-noz, côte à côte. « On a aussi dû passer par ce parallèle pour faire accepter une rave à une époque où les politiques n'y comprenaient rien », précise Gildas. Vingt ans plus tard, la scène est en pleine explosion mais les organisateurs doivent pourtant toujours livrer bataille face aux institutions pour obtenir des lieux.



Vieille terre de teufs

Tous les anciens en parlent. S'il y a bien un événement qui a converti la Bretagne à la techno, c'est la Rave Ô Trans de 1992. Sous l'impulsion du toujours défricheur Jean-Louis Brossard associé pour l'occasion à Manu Casana, les Trans Musicales s'offrent cette année-là une rave géante avec Underground Resistance, Derrick May, Jeff Mills, The Orb et 808 State. « On a découvert la musique électronique avec cette soirée, se souvient Gildas. Après, nos concerts rock se terminaient toujours par une teuf électro semi-légale dans des châteaux ou des clairières. »
Fortress 
Des collectifs se montent alors à Rennes (Praxis), à Nantes (Transfund) et à Brest (les Sonic, toujours à la tête d'Astropolis), les fêtes dans les centres-villes et les friches industrielles explosent, et dans les champs, les free parties rassemblent toujours plus de monde. « À Caen, au milieu des années 90, on a eu énormément de teufs, dont des festivals trance qui attiraient beaucoup d’Anglais », se souvient Rodolphe Himbaut, l'un des responsables du festival Nordik Impakt.
En 1995 et 1997, à Nantes, les Bite Generation, interdites aux moins de 18 ans autant pour leur orientation artistique que sexuelle, rassemblent, selon leur organisateur Christophe Ripoll, « 18 000 personnes en huit jours » dans les anciennes usines Lu. Le même homme reprendra dans la foulée la programmation d'un club gay, le Privilège, qui deviendra le lieu de référence de la techno et de la house nantaise jusqu'à sa fermeture en 2006. À Rennes, l'activité se concentre au bar Le Chantier, toujours ouvert, et à Brest, au magasin de disques des Sonic, fermé depuis l'arrivée du numérique. On y repère les flyers des teufs et les productions des collectifs free Karbon14, Cinetic ou Oxyde qui font trembler les champs bretons.
Fortress © Mathieu Le Gall


Un dynamisme intact

Plus de vingt ans plus tard, l'effervescence n'est pas retombée. Les festivals se sont professionnalisés, et bien d’autres sont nés. Depuis la venue de Jeff Mills en 1994 – entre un set acidcore et un set trance goa ! –, et un premier Astropolis illégal en 1995, c’est aujourd’hui quatre éditions du festival, une par saison, qui se déroulent à Brest et ses alentours. Plus les soirées ici et là, les ateliers pour enfants, les conférences, les formations Ableton… Astropolis est un vrai moteur en Bretagne, mais pas le seul. À Rennes, les Trans Musicales proposent toujours autant d’artistes confirmés et de découvertes, Panoramas attire à Morlaix un public plus jeune à l'aide de DJ's stars, Scopitone à Nantes laisse une grande place aux arts numériques et performances sensorielles, tandis que Nordik Impakt affiche à Caen une programmation de plus en plus large, du hardcore au jazz expérimental.

Transmusicales de Rennes ©N. Joubert

Nordik' Impakt 14


Beaucoup de collectifs free ont disparu, mais d'autres ont pris la relève. Les Epsylonn marchent depuis une douzaine d’années dans les pas des grands frères d’Oxyde. « Tous les week-ends, il y a au moins une teuf en Bretagne qui réunit entre 200 et 1 000 personnes, affirme Kookie, du crew Epsylonn. Beaucoup sont dans le Finistère et les Côtes-d'Armor, qui sont restés sur une techno dure, et dans une moindre mesure dans le Morbihan… » Chaque département du Grand Ouest autorise un multison par an, de petits teknivals de 2 000 à 5 000 participants, où la hardtek a encore sa place, mais aussi la psytrance, la minimal et la techno.

Quant au clubbing, traditionnelle vache maigre de la scène bretonne, il fait depuis trois ans le bonheur des nuits citadines. Comme à Rennes, où les Midweek ou les Önd font le plein. Greg, l’un des organisateurs, est enthousiaste : « De nouveaux DJ's et de nouvelles soirées arrivent chaque année. Les Crab Cake ont aujourd’hui leur festival Big Love en plein air, les Boogie Night marchent très bien avec leurs soirées Made, les RAW, nos Midweek… C'est très, très vivant ! »

Insula à Nantes ©Raphaël Fragil

Idem à Nantes. « Il se passe un truc assez dingue, se réjouit Raphaël, l'un des principaux acteurs de la ville avec son asso Fragil, devenue un label. Il y a beaucoup de soirées de qualité qui font venir 1 000 personnes, ouvertes à tout. En 2005, si on faisait 30 entrées aux Caves du Castel, on était contents ! » Les bars-clubs l’Altercafé ou le Téo d’il y a deux ans ont laissé place au club gay le CO2 ou au LC Club, la grande boîte mainstream de Nantes. Les collectifs Fragil, Get Horses, Input Selector, Visite Visite ou Illmatic y invitent les plus grands comme Omar S (le 7 mai) ou Marcel Dettmann (le 12 juin). 
Sur Rouen, même si des artistes et activistes comme Zadig, S3A, ou Alex et Laeticia (Katapult) en sont issus, la ville normande n'a jamais été sur la carte française de la teuf. C'état le calme plat jusqu'en 2010 et la création du 106, un complexe dédié aux musiques actuelles, point de départ d’un renouveau rouennais : des collectifs se créent, le club Yolo affiche une programmation bien cool, des artistes comme Korgbrain et Nimä Skill émergent…

Picnik Electronik à Angers

Pareil à Angers, où l'on n'est plus surpris de voir passer Jeff Mills, Agoria, Ben Klock ou Carl Craig. L'Angevin Arno Gonzalez, DJ et organisateur des Modern depuis une douzaine d'années et des Domingo depuis deux ans, remarque que maintenant, « deux, voire trois générations font la teuf ensemble devant une musique de qualité, c’est un super public ». Un nouvel auditoire, plus jeune, plus chic et connaisseur, a rejoint les anciens devant les enceintes du Grand Ouest : « C'est certes un public averti, mais il y a aussi une dimension de fête sociale, nuance Alex, ancien programmateur du bar l'Absence à Nantes. Beaucoup viennent parce que c'est cool d'y être. »

Autre bémol à Rennes, où certains notent déjà un léger essoufflement. « Il y a de plus en plus de soirées, remarque Greg de Midweek, mais depuis quelque temps, elles ne remplissent pas vraiment. » D’où une nouvelle dynamique : proposer des lieux et des formats de fêtes inédits. Les Ilots Électroniques de Tours sont de ce point de vue un cas d’école. « Les Ilots, c’est le dimanche après-midi en plein air, il y a du badminton, un espace enfants… », détaille Arno N’Joy, DJ depuis 25 ans, dont 10 sur Radio Béton. On travaille vraiment l’ambiance, c’est très convivial. » La dernière a réuni 4 000 personnes dans un centre commercial. Parce qu’au-delà de l’envie, ce sont les lieux à disposition qui posent problème.


Un combat toujours nécessaire


Les Nantais les plus anciens, nostalgiques d’un premier « âge d'or », critiquent une mairie toujours à la traîne concernant la culture techno. « Il n’y a pas d’alternative en dehors des discothèques », reproche ainsi Madame Kim, membre de Technopol et de Déviations Sonores. « On aimerait que les salles municipales proposent des horaires de fermeture plus tardifs, adaptés à notre culture et nos soirées. » À Tours ou Angers, hormis l’absence « d’un vrai club », on regrette aussi « la sous-exploitation des structures présentes pour valoriser la musique électronique ». 

Il faut donc être ingénieux. Pour Raphaël, « il y a des solutions pour les soirées, il faut se creuser la tête. Notre prochaine soirée se déroule à une dizaine de minutes de Nantes, dans un lieu secret accessible via une infoline. » Plus radicaux, les anciens de Karbon14 montent les évents Sweatlodge depuis dix ans entre Nantes et Rennes. « On a trouvé la solution : avoir notre propre lieu ! », lance Nico aka Redux qui organise sous des chapiteaux des fêtes mêlant arts du cirque et techno.

À Rennes, à l’époque de la célèbre préfète Malgorn qui envoyait des CRS dans le centre-ville les soirs de fête, le Chantier a subi plusieurs sanctions administratives. Il en fallait plus pour arrêter l'historique bar rebelle : les artistes jouaient dans un studio caché non loin et le tout était retransmis en live sur écran et sono. Les freeparteux d'Epsylonn se voient toujours menacés d'interdiction quelques jours avant des fêtes, même autorisées, mais jouent de leurs connaissances en droit et de leurs relations dans l'administration. Les galères tombent même sur les plus installés. « Pour Fortress, la préfecture voulait annuler l'événement, une semaine avant ! », s'exclame Gildas d'Astropolis. « Heureusement pour nous, de plus en plus de responsables politiques actuels ont connu les fêtes techno. Aujourd’hui, ils savent au moins de quoi on leur parle ! »