« Ces étagères sont de plus en plus vides, c'est inquiétant », dit Steve Stavrinides de Refugee Community Kitchen (la cuisine de la communauté de réfugiés ) en fronçant les sourcils. « Il nous faut trouver des provisions de toute urgence.»

C'était une chose d'avoir un afflux de bras et de dons durant la période des fêtes, où l'esprit de Noël nous rendait encore plus sensibles aux malheurs des autres. Mais à la fin des vacances, entre le mois de janvier qui nous menaçait de mauvais temps et les bénévoles qui devaient nous quitter, l'avenir me paraissait bien sombre.

Je jetais un œil furtif au Snack Shack (la cabane du casse-croûte ), un vieux camion à kébab de 1984, don d'un organisme humanitaire ami. Pas plus tard qu'hier, Rufus, un des bénévoles qui travaillent sans relâche à la Refugee Community Kitchen me parlait de l'état alarmant du moteur, ainsi que de l'odeur typique d'huile chaude qui émanait du châssis. Devant la tâche critique de produire 800 repas par jour pour le camp de Grand-Synthe, il devenait de plus en plus évident que l’infrastructure de notre mission de secours commençait à vaciller sur ses fondations.

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Alors que la fumée s'envolait du camion, Bastien, un camarade bénévole et moi-même, étions lancés dans des calculs pas très réjouissants. En effet, l’achat d’un nouveau véhicule risquerait de paralyser toute la chaîne de distribution, déjà fragilisée par le manque de nourriture et de fonds.

C'était mon dernier jour passé comme bénévole dans les camps avec Refugee Community Kitchen et Artists in Action, deux groupes créés en réponse au désastre humanitaire. Je venais de conduire le camion brinquebalant du Snack Shack pendant une semaine, et alors que je repensais aux familles que j'avais rencontrées, aux enfants qui m'avaient inspirés et au courage dont j'avais été le témoin, je repoussais les larmes qui m’embuaient les yeux.

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J’avais établi un lien particulièrement fort avec un groupe de réfugiés kurdes qui fuyaient une guerre interminable. Grâce à nos conversations journalières lors de la distribution des repas, je commençais à comprendre que pour eux, même le concept de patrie était fractionné. Les Kurdes se trouvent à cheval sur quatre pays dans un creuset de conflits, l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie, et sont à la merci des forces en présence depuis plus d’un siècle.

Un de ces réfugiés kurdes me révéla qu’il était géologue de profession. Je ne pu m’empêcher de plaisanter en disant je ne comprenais pas que le Royaume-Uni ne lui ait pas encore donné de visa, vu son appétit insatiable pour les ressources naturelles en général, et le pétrole en particulier. Pour être honnête c’était une bien faible tentative d’humour, mais avec un écho poignant de vérité malgré tout. Peut-être que BP avait ses propres géologues après tout. À cet instant je réalisais que non seulement nous nous battions tous contre le complexe militaro-industriel chacun à notre façon, mais que l’esprit du système D et de l’activisme nous animait tous, quelles que soient nos origines.

 
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« Mon père était un colonel dans l’armée kurde », dit-il. « Il m’a forcé à quitter notre village car il savait que je pouvais y perdre la vie à tout moment. Il possédait une BMW et deux maisons avant que tout ne soit réduit en ruines ». C’était un thème récurrent dans tous les témoignages que j’avais pu recueillir. Alors même que la presse est à deux doigts de dépeindre les réfugiés comme de dangereux sauvages, je fus sincèrement surpris de découvrir à quel point les gens autour de moi avaient connu le succès dans leurs vies précédentes. Cet homme fragile à l’allure débraillée me montra une photo de lui portant un costume trois pièces très classe, posant fièrement devant sa florissante usine de porcelaine… avant qu’ISIS ne la bombarde. Il me montra alors une autre photo, celle du tas de gravats et d’espoirs brisés après l’assaut. Et alors qu’il rangeait son téléphone, je réalisais qu’il avait omis de me montrer des images de sa femme. Pas besoin d’être un génie pour comprendre pourquoi…

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Mohammed, le premier réfugié que j’avais rencontré à Grand-Synthe, n’avait ni passeport ni argent, et il était à présent seul. Je lui demandais alors pourquoi lui et les autres habitants du camp étaient si déterminés à gagner l’Angleterre alors qu’ils avaient déjà traversé tant de pays européens. En effet, une certaine presse anglaise diabolisait les réfugiés et les traitait de « migrants économiques » à la recherche d’une bonne âme un peu naïve, et vu que l’Allemagne proposait de meilleures aides et avait une politique d’accueil plus ouverte, je voulais vraiment comprendre pourquoi tous tenaient tant à arriver au Royaume-Uni.

Et dans la majorité des cas, c’était une question de famille. Tous ceux qui avaient des relations, aussi lointaines soient-elles, avec quelqu’un déjà installé dans un pays d’Europe étaient partis tenter de les rejoindre. Tandis que ceux qui se tournaient vers le Royaume-Uni et leurs connections sur place n’avaient pas d’autre alternative. C’était la famille et ce qui leur restait de leur identité qui les attiraient sur les côtes de la Manche.

De retour de nos toilettes de fortune, je tombais sur un adolescent à qui nous avions fourni des repas quotidiens. Il était en larmes. Face à la barrière de la langue, il ne restait plus que l’empathie comme moyen de communication, alors je le pris dans mes bras sans un mot. C’était un individu avec une histoire tragique parmi tant d’autres histoires tragiques comme la sienne, balloté par l’incertitude de cette crise. Les conditions de vie sont déplorables, il y a un manque flagrant d’hygiène, et la boue glaciale envahit tout. Le lendemain lors de notre tournée, je trouvais Mohammed en pleurs et au bout du rouleau.

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« On n’arrive pas à se réchauffer la nuit, et chaque jour qui passe nous perdons un peu plus espoir. Nous sommes prisonniers, incapables de poursuivre notre route et encore moins de revenir sur nos pas… Tout ce qui me sépare de la folie c’est de pouvoir partager une bière à quatre… » Sa toux empirait de jour en jour. Bien sûr, il ne nous appartenait pas de décider d’amener de l’alcool ou des cigarettes ici, sans compter qu’il serait injuste de dépenser ne serait-ce qu’un centime des dons reçus pour autre chose que ce qui avait été annoncé. Mais bien qu’il y ait beaucoup de musulmans pratiquants dans le camp, on y trouve aussi un grand nombre de chrétiens fuyant les persécutions, ainsi que d’autres ! Les Kurdes, persécutés dans leurs pays d’origine, une minorité dans chacune de ces différentes nations, craignaient de ne pas être acceptés au sein des communautés de réfugiés.

Cette nuit, un groupe de jeunes Kurdes dansa avec nous au rythme de la musique électronique de leur compatriote, notre tout nouveau DJ du Snack Shack. Des beats ragga mélangés à des sons de synthés et des chansons en kurde faisaient fleurir les sourires sur la piste de danse avant de s’envoler pour faire vibrer le reste du camp. Nous étions les témoins sur cette piste de danse d’un spectacle émouvant et admirable, tous ces gens qui avaient tout perdu et qui malgré tout se prenaient dans les bras, pleins d’amour alors même que leur avenir se jouait.

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Si on oublie un instant les problèmes de nourriture et d’habillement, on a le sentiment de voir cette communauté se resserrer, quelques soient les passés respectifs de chacun, et d’assister à une nouvelle démonstration de la résilience de l’esprit humain. Face à une inaction institutionnalisée garantissant une absence quasi-totale de toute aide de l’état, un front national qui domine les élections régionales et des médias avides de faire des victimes de nouveaux boucs émissaires, l’espoir ne tient plus qu’à un fil ici.

Artists in Action lance donc un appel international aux dons pour maintenir les missions humanitaires dans les camps de Grand-Synthe (Dunkerque) et le Forum, le nouveau nom pour la jungle (Calais).

Je dois à présent partir et retourner travailler moi aussi, pétri de remords et les larmes aux yeux. Alors que j’embrasse une dernière fois tous les gens avec qui je me suis lié d’amitié, je sais déjà que je vais revenir.

S’il vous plaît, aidez-les, de quelque manière que ce soit. Mais il faut agir vite car le temps nous est compté.


Pour faire un don, devenir bénévole ou prendre contact avec l'asso : artistsinaction33@gmail.com

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