Photo en Une : Hervé Lassince

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Flash Cocotte, Trou aux biches, House of Moda, Bizarre Love Triangle (BLT), Cockorico, Wet for Me, La Sale, La Culottée, La Klepto, Menergy, Trash/Romance... Depuis le tournant des années 2010, à Paris, l’offre en matière de soirées itinérantes électroniques gays, lesbiennes et/ou friendly a considérablement cru. Dernier exemple en date : la naissance de deux propositions à l'opposé sur le papier : d’un côté, la très secrète Madame Klaude, née en janvier 2015 sous l’impulsion de Fabrice Gilberdy pour réunir les amateurs de disco gays, lesbiennes ou hétéros au-delà des générations. De l’autre, la toute fraîche Kapsule, initiée par une bande de copains qui aiment les bonnes vibes house et techno, et labellisée queer. Sans compter les quelques surprises que réservera, à coup sûr, l’arrivée de petites nouvelles sur la scène club – osons-le ! – lesbienne, gay, bi et trans (LGBT).

« Aujourd’hui, il y a une vraie vitalité de la nuit gay », observe Yannick Barbe, dernier rédacteur en chef du magazine gay Têtu (en liquidation judiciaire et mis aux enchères), et organisateur de la Menergy, une soirée très référencée 80's lancée à l’automne 2014. « Mais elle tient plus à ses organisateurs qu’aux propriétaires de lieu qui ne comprennent pas vraiment ce qu’est le clubbing. » En février, Têtu donnait d’ailleurs la parole aux promoteurs de cette scène sous le titre évocateur « Ils ont sauvé la nuit gay » pour marquer cette vitalité.

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« Il y a toujours eu des soirées gays », nuance cependant Anne-Claire, alias Dactylo, qui organise depuis 2007, avec ses camarades DJs Pipi de Frèche et Nizar, de nombreuses soirées house et techno, elles aussi labellisées queer, comme la Flash Cocotte ou la Trou aux biches. L’instigatrice des Jeudi OK, des soirées hétéro-friendly organisées au Gibus tous les jeudis avec des collectifs partenaires, tient à relativiser cette effervescence : « Il y a plus de clubs qu’il y a quinze ans, donc il y a forcément plus de soirées », poursuit-elle.

Que représente ce foisonnement hétéroclite tendance queer ? Pour les promoteurs, il est dû à plusieurs facteurs, dans un contexte post-mariage pour tous pour le moins paradoxal. La disparition des clubs underground gays et lesbiens mythiques et la plus grande ouverture des clubs parisiens aux soirées homos lucratives n’y sont pas pour rien. « Le point de départ, c’est l’arrêt du Pulp. Vu qu’aucun lieu n’a pu prendre le relais, les soirées mensuelles itinérantes, plus faciles à pérenniser qu’un lieu, se sont multipliées », estime Sophie Morello, tête pensante de La Kidnapping, soirée électro-rock lesbienne.

Mais la popularisation du clubbing house et techno à Paris et un besoin cyclique de faire la fête accompagnent aussi cette recomposition de la scène qui rassemble, autour de projets très différents, un public fidèle et toujours plus large qui se reconnaît dans l’offre du moment. Pour Patrick Vidal, DJ résident de la BLT, un ancien du Palace (1978-1983), passé par tous les clubs branchés parisiens depuis les années 1980 (Bains-Douches, Queen, Pulp, etc), le mouvement est aussi lié à l’émergence d’une nuit fédératrice autour de projets très référencés. « Ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui, il y a quelque chose de fédérateur autour de la musique. Ce ne sont que des niches, chaque soirée a sa clientèle et son identité. Toute une scène s’est créée. »

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« On reprend le contrôle de ce qu’on avait perdu dans les années 2000. Aujourd’hui, la nuit gay est complète. Chacun peut trouver ce qu’il cherche grâce à une diversité musicale qui va de la deep house au DJ fluo de la Flash Cocotte », se réjouit de son côté Maxime Iko, organisateur depuis 2010 de la Cockorico, une soirée « techno, gay et sexy » qui réunit jusqu’à 1 500 personnes par événement. « C’est un pied de nez aux soirées des années 2000 de mecs bodybuildés qui écoutaient de la progressive en prenant du GHB », affirme le résident du Rex Club.

Pour certains promoteurs de la scène clubbing homo actuelle, le Pulp (1997-2007), club indé lesbien et mixte du boulevard Poissonnière, est le lieu qui a façonné l’imaginaire des années 2010. « Nous sommes les enfants du Pulp », admet Stèv Romani-Soccoro, un des organisateurs des soirées La Sale et Mauvais Goût, qui proposent un agencement original entre clubbing traditionnel et art contemporain. « Le clubbing gay ouvert aux filles et aux hétéros me rappelle le Pulp », confirme la DJ et productrice Chloé Thévenin, cofondatrice du label Kill The DJ, qui y a fait ses armes au début des années 2000. Même constat pour David Dibilio, journaliste et programmateur du Jerk off, « le festival des cultures queer et alternatives » avec Bruno Péguy qui y a aussi fait son éducation au Pulp. « Toutes ces soirées, c’est un peu la deuxième vague qui se construit en opposition au clubbing gay masculin, où la musique ne compte pas, explique le programmateur. C’est l’envie de se retrouver et de partager contre ce phénomène de mondialisation du clubbing gay, avec des musiques de niche, d’autres manières d’être, en of rant la gamme la plus riche possible. »

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Même si les enjeux et les envies ont sacrément évolué. « Avec des soirées de 1 500 personnes, on ne joue plus dans la même cour ! », s’exclame RAG du collectif Barbi(e)turix, qui organise tous les deux mois la Wet for Me, une des rares soirées lesbiennes de la capitale. « Le Pulp, ce n’est pas forcément un modèle que j’ai en tête car c’était une autre époque », confie Anne- Claire (Dactylo), qui souhaite approfondir cette idée de mixité gay/hétéro, filles/garçons (initiée pourtant par le Pulp), en reprenant la direction artistique du Gibus. Car la réalité est souvent têtue. « Certains gays et lesbiennes, comme certains hétéros, n’ont pas envie de se mélanger parce qu’il y a des appréhensions. Mon idéal, que ce soit au Gibus ou ailleurs, c’est de travailler sur la mixité », ajoute- t-elle. « Dans nos soirées, il y a cette idée de mixité gay, lesbienne et hétéro, l’idée qu’on peut se rassembler et faire la fête ensemble en 2015 », revendiquent également Yoann Baudet et Nicolas Lebrun, alias Mémé et Nicol, organisateurs des soirées techno inclusives La Culottée et La Klepto depuis trois ans.

« Aujourd’hui, la question de l’orientation sexuelle s’impose moins », observe encore Arnaud Lassince, alias Crame, DJ et orga des folles House of Moda à La Java. Il pousse l’analyse : « Il y a un réseau d’af inités et un tissu de collectifs qui ont fait exploser la tradition du clubbing gay, à côté du clubbing lesbien ou hétéro. Même si le nerf de la guerre reste la drague. »

Musicalement parlant, en 2015, les acteurs du clubbing gay et lesbien alternatif parisien se retrouvent dans l’idée qu’une bonne soirée est avant tout une soirée où la programmation est pointue. La tendance générale, propre au clubbing parisien depuis plusieurs années déjà, est à la redécouverte de sons électroniques discoïdes et des sons très marqués 90's (de l’acid house à la techno hardcore hollandaise), qui cohabitent voire s’hybrident. Mais aussi à la réappropriation des codes voguing, house ou techno. « Le vrai fil rouge de ces soirées, c’est une passion pour la musique », commente Patrick Vidal, qui arpente les soirées depuis les années 1980. « Il y a cette exigence de sortir pour écouter des choses de qualité, et pas sortir pour sortir », affirme l’actuel résident du Maxim’s.

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"L’exigence de programmation est en tout cas le fil conducteur des Wet for Me", soutient RAG. Et il n’est pas rare que des artistes – on pense à Chloé, Clara 3000 ou Léonie Pernet pour la scène parisienne – de l’underground gay et lesbien se retrouvent quelques années plus tard dans les line-up des grosses institutions et festivals. « À la Wet, on recherche des artistes qui n’ont pas les mêmes chances, qui sont de qualité et qu’on fait émerger », affirme la programmatrice du collectif Barbi(e)turix. Même topo du côté des orgas de la Jeudi OK qui lancent à la rentrée une nouvelle soirée techno au Gibus, La Possession, qui réunira des pointures parisiennes à l’image de Parfait, Psyk ou Roman Poncet. Mais la multiplication des propositions de qualité ne place pas forcément le clubbing homo à l’avant-garde. « Il y a plus de propositions et d’organisateurs mais il n’y a absolument rien de nouveau », conteste Aladdin, connu depuis 2008 pour ses soirées alternatives friendly (Poney Club, Pipi Caca, puis Péripate) dans des squats de la capitale. « En tant que DJ, tout ce qui me paraît nouveau, intéressant et frais n’est pas forcément programmé dans les soirées de la scène gay et lesbienne, mais plutôt au 6B ou dans les petits clubs comme le Batofar ou le Tunnel », fait remarquer de son côté Crame. « On vit un moment où la scène gay parisienne est hyper riche, retient Stèv Romani-Soccoro. Le projet musical ne suf it pas. » Pour certains, l’homogénéisation des line-up où dix noms tournent sur l’année y est pour beaucoup...

En revanche, en 2015, s’il y a bien une chose sur laquelle les acteurs de la nuit gay et lesbienne s’accordent, c’est la soif de liberté qui abreuve les clubs. « En temps de crise, les gens ont envie de clubbing : il y a un besoin de se retrouver dans un endroit où l'on est libre d’être qui on est, où l'on relâche la pression », observe Yannick Barbe de Têtu. « Pour moi, les soirées gays, ce sont des espaces de liberté. C’est aussi en réaction à ces clubs où l'on ne peut pas enlever son t-shirt, prendre du poppers, monter seins nus sur la scène », ajoute Anne-Claire. « Ça reste un peu sage quand même. Ça manque un peu de folie », regrette pour sa part David Dibilio, les clubs berlinois en tête.

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D’ailleurs, le clubbing parisien sauce 2015 porte-il encore un message de libération, d’intégration et de mixité sociale ? « Aujourd’hui encore, si tu fais une soirée gay, tu as un parti pris, tu dis quelque chose, ça reste un espace de liberté dans un monde hétéronormé, sachant qu’il n’y a pas d’égalité réelle », soulève Olivia Cristiani, du collectif friendly Fils de Vénus, qui organise tous les trois mois au Batofar sa Trash/Romance, une soirée polissonne et pas forcément très polie.

Aladdin, orga des squats libertaires, déroule un discours plus radical : « Avant, tous les clubs étaient des lieux subversifs qui portaient un message, déplore-t-il. Chez nous, les tarifs sont démocratiques : même si tu n’as pas de thune, tu peux venir, on ne ferme la porte à personne. Le plus important, c’est l’énergie et le sens que tu mets dans le lieu et ta soirée. Les gens sont libres de faire ce qu’ils veulent à part taguer et pisser contre les murs. »

Du côté des filles, parce que les enjeux sont un peu différents, la dimension politique du clubbing n’a pas perdu de son intérêt. « À partir du moment où l'on essaye de proposer un espace safe pour que les filles puissent assister à une prog de qualité en club, c’est déjà hyper politique », revendique RAG. Une question de visibilité et d’empowerment. « La vocation militante est déjà dans la création d’un lieu communautaire, où des filles et des mecs peuvent venir se choper autour d’une prog artistique queer », estime Sophie Morello de la Kidnapping. Début juillet 2015, le succès d’un événement festif et revendicatif comme le festival des musiques queer Loud & Proud, à la Gaîté Lyrique – où étaient programmés Clara 3000, Planningtorock ou les Canadiens d’Austra –, démontre que la question politique est loin d’être évacuée...

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Reste qu’en 2015, la majorité des promoteurs du clubbing gay et lesbien alternatif pointent justement du doigt l’absence d’un lieu communautaire ouvert à tout le monde, pour ne plus forcément être tributaire à 100 % des clubs parisiens, de leurs deals ou de leur staff. « Il manque clairement un club de référence : toutes les grandes villes du monde ont un club homo culte », regrette Maxime Iko. Même son de cloche du côté de Patrick Vidal, qui regrette, depuis la fermeture du Pulp, l'existence d’un club friendly ouvert tous les soirs. « Il manque un lieu mixte avant tout, où tout le monde se réconcilie et où il n’y a pas d’animosités », souligne Aladdin. La reprise en main de la DA du Gibus en cette rentrée peut-elle combler ce vide ? « Vu la tournure que prennent les choses, le meilleur reste à venir », conclut Maxime Iko de la Cockorico.