Ce fut l'ultime métamorphose. Du jour au lendemain, l'une des figures de la nuit parisienne des années 90 a disparu de la circulation. Pour mieux réapparaître quelques semaines plus tard sur un autre continent, dans la peau d'un énième personnage. Comme s'il avait été contraint de fuir une fois pour toutes les sirènes du monde de la nuit pour découvrir sa véritable identité. « En arrêtant de se réinventer, Pat est sorti de cette angoisse de la page blanche du moi », analysait en 2007 dans Technikart son vieux pote Ariel Wizman. Pat Cash était en effet « un caméléon, quelqu'un qui avait besoin de renouvellement perpétuel », se souvient Nicolas Baby alias Niktus, le bassiste de FFF, dans le documentaire de Xanaé Bove. « Ses cheveux, rasés et striés de motifs ragga le lundi, avaient déjà poussé le vendredi pour se rapprocher d'un Iroquois, qui, le lundi suivant, tournait à la petite mèche gothique, confirme Ariel Wizman. Les cailleras le respectaient, les fashionistas l'adulaient sans bien comprendre, ceux du 16e l'invitaient en rallye. »

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L'un des premiers organisateurs de raves à Paris avait en effet un carnet d'adresses tentaculaire, tous milieux confondus. La soirée type de Pat Cash, se souvient Loïc Dury, ex- directeur des programmes de Radio Nova, c'était « cocktail à 18h pour la signature du livre d'un auteur new-­yorkais underground, première partie d'un concert à 20h avec de vieux amis berlinois, resto à 22h car c'est la fête du chef, discussion avec ses amis serveurs des Bains­-Douches à minuit, avant d'enchaîner sur une rave... » Notre électron libre avait en effet ses entrées dans des cercles divers et variés. Pas étonnant que ses premières raves ont réussi le pari de fusionner les genres musicaux (punk, hip­-hop, funk, techno...) et de mélanger les publics : punks, rappeurs, raveurs, branchés mondains (David Guetta, Albert de Paname), journalistes... « À un moment donné, tout était possible, la scène parisienne émergente était funk, ragga, rap... Et lui, qui était au cœur de ça, était membre d'un groupe de punk hardcore », poursuit Loïc Dury.

Avant de lancer ses soirées crossover, Pat Cash a découvert la scène punk à l'adolescence dans les squats du 20e arrondissement au début des 80's, et était un habitué des soirées hip­-hop et funk chez Roger Boîte Funk au Globo en 1986­-1987... Aujourd'hui rédacteur en chef de l'émission Tracks sur Arte, membre du groupe de post-­punk Burial Party dans les 80's, Jean­-Marc Barbieux se souvient avoir croisé pour la première fois Pat Cash en 1982 : « Contrairement au reste du public, il était sur scène, accoudé au matos qui traînait derrière nous. On balançait des asticots dans le public et on tronçonnait des animaux sur scène. Puis les gens se balançaient des bouts de bidoche sur la tronche... La performance était aussi importante que la musique, il fallait choquer le public, le surprendre. »

Quelques années plus tard, Pat Cash reprend à son compte cet art de la mise en scène et de la provoc. Batteur des Cosmic Wurst, un groupe de punk hardcore, il débarque à poil sur scène, la peau recouverte de peinture bleue, rouge et jaune, coiffé de temps à autre d'un préservatif en fourrure rose. Le groupe aurait pu faire carrière : signature sur Auto Da Fé Records, le label de Manu Casana, première partie des Red Hot Chili Peppers à l'Elysée Montmartre en 1990... Mais « il y avait chez Pat une volonté de destruction systématique », constate avec le recul Niktus, bassiste des Cosmic Wurst avant de former FFF. Il méprisait complètement le parisianisme. Quand il apparaissait dans les grands événements, tout le monde le redoutait car on savait qu'il était capable de tout casser. Il était totalement imprévisible et sauvage. »

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À l'image des premières raves qu'il organisa dans des lieux secrets à l'orée des 90's : « On donnait rencard aux gens à minuit pont de Neuilly ou pont de Dauphine, se souvient son vieux pote l'acteur Dan Herzberg. On leur disait : 'On vous dit pas où ça se passe, ce sera la surprise !' Pat a été le précurseur de ce genre de concept. » L'intéressé livrait d'ailleurs sa vision de la fête dans un article d'Actuel en 1991 : « Les soirées raves de Paris ne sont pas assez pirates. C'est toujours cartons et compagnie alors qu'on doit cultiver le secret, faire fonctionner le bouche-­à-­oreille, réunir les gens dans un lieu insolite et clando. »

La première rave grandeur nature de Pat Cash se déroule aux entrepôts de Bercy en septembre 1990. Rebelote en janvier 1991 dans un tunnel, au beau milieu du chantier de l'autoroute de la Défense. Une teuf illégale qui restera dans les annales. « Je suis arrivé tout seul au beau milieu des travaux avec mes valises et je me suis dit : 'Ils se foutent de ma gueule !' », rigole encore Albert de Paname, qui officiait aux platines le soir en question. « Et puis j'ai vu deux camions de l'autre côté du tunnel. L'un contenait la buvette, l'autre la sono. En une demi­-heure, tout était installé ! » À l'époque, la police est complètement désemparée : « Quand les flics ont vu toutes ces personnes sur le chantier, ils ont compris qu'ils ne pouvaient pas arrêter l'événement », se souvient Ariel Wizman. Victime de son succès, Pat Cash enchaîne les raves à Ivry, Pantin ou... au 5e sous-­sol de l'Opéra Bastille !

Ce soir-­là, notre organisateur impavide dit aux gardiens du parking : « On fait un petit anniversaire, tenez, une bouteille de vodka pour vous, c'est cadeau ! Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer ! », raconte le graffeur Popay. Et tout à coup, « des milliers de personnes couraient dans tous les sens ». Dan Herzberg se rappelle : « C'était la cour des miracles ! T'hallucinais ! Il n'y avait même pas 2,50 mètres de plafond, c'était dans le noir... »

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Sans oublier cette teuf mémorable où Pat profita du départ en week-­end de la propriétaire pour inviter un millier de personnes dans un hôtel particulier situé place des Vosges. « Je vois encore les CRS prendre Pat par le veston pour le mettre dans le camion, c'est la dernière fois que je l'ai vu, je n'en ai plus jamais entendu parler », se souvient Albert de Paname. Si les soirées de Pat Cash ont marqué les esprits, c'est parce qu'il inaugura avec une poignée d'organisateurs visionnaires une nouvelle manière de faire la fête au début des 90's. Organisées dans des spots hors-­norme au nez et à la barbe de la police, ses teufs bravaient les interdits, déjouaient les règles et le calendrier du clubbing parisien. À l'époque, « tout le monde cherchait une nouvelle manière de danser, de sortir, d'embrasser la musique », résume le DJ Patrick Vidal dans le documentaire.

Si Pat Cash avait coutume de mélanger les styles musicaux au cours de ses soirées, d'autres organisateurs prirent un tournant 100 % techno. À l'image de la première Rave Age de Manu Casana au Fort de Champigny, en septembre 1990. D'autres collectifs mythiques ont ensuite pris le relais : Fantom, Lunacy, Cosmos Fact, Invaders... Jusqu'à l'âge d'or des raves dans les années 92 et 93 et la récupération commerciale en 1994. La goutte d'eau qui fit déborder le vase pour Pat Cash, selon DJ La Carotte qui le croisa au sein du crew hardcore G.T.I (Gangstar Toons Industry) : « Quand la techno est devenue trop commerciale, quand les radios et les télés ont commencé à en parler, ça l'a saoulé. Pat était quelqu'un d'authentique. Son délire, c'était de foutre le bordel. Il répétait souvent “No compromise”. » À moins que Pat Cash n'ait été victime de son propre personnage, à l'instar de David Bowie, comme le suggère le musicien Manu Leduc dans le documentaire de Xanaé Bove : « C'est un peu comme Ziggy Stardust. À un moment donné, Pat a forcément tué Pat Cash. » À l'image de Bowie, notre homme a peut­-être eu besoin de se débarrasser de sa vieille peau pour pouvoir renaître de ses cendres.

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« Il est allé tellement loin dans le trash qu'il fallait remettre le curseur à zéro pour se ressourcer », analyse Dan Herzberg. Jean­-Marc Barbieux va même plus loin : « La mort de sa mère a sans doute amorcé une remise en question. Tout à coup, il a tout lâché. Il devait se poser des questions sur le sens de tout ça, il a quand même passé une dizaine d'années à bien se défoncer. Dans 'caméléon' il y a aussi camé. Tu fais le con parce que t'es sans arrêt défoncé. Il a bien fait de partir car la plupart de nos amis de l'époque ont fini dans une tombe. » Une analyse confirmée par DJ La Carotte : « Il n'avait pas le choix, c'était pile ou face. Soit il se terminait avec une dernière race, soit il trouvait la lumière. »

Une allusion à la reconversion subite de Pat Cash, qui, contre toute attente, s'est installé en Israël pour étudier les textes sacrés dans une yeshivah (centre d'étude de la Torah et du Talmud dans le judaïsme). Troquant ses lunettes de soleil et ses fourrures fluo contre une barbe, un chapeau noir et une redingote. C'est ainsi que Pat est devenu Uri. « Son changement intérieur est profond », constate Ariel Wizman, qui le croise régulièrement à Paris. « Il estime que la nuit, la musique et tout l'univers qui s'y rattache ne constituent pas des buts d'existence suffisamment solides. » Ce qui n'empêche pas Uri d'être « un bon vivant, comme il l'a toujours été. À ceci près que la provocation ne lui semble plus indispensable pour être heureux. Sa pratique religieuse semble axée sur une certaine joie de vivre. Aucun ascétisme même s'il est très observant. » Si bien que le fantôme de Pat Cash ressurgit de temps à autre dans le cadre de fêtes juives, témoigne Ariel Wizman : « Il sort son matériel et jamme pour le bonheur de ses camarades d'étude. » Chassez le naturel, il revient au galop.

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