Photo en Une : Jacob Khrist

Par Jean-Paul Deniaud (avec Sophia Salhi)

Paris

« Il faut que tu sois devant la gare RER avant 23 h 30, c’est le dernier convoi. Après, il n’y aura personne. » Est-ce qu’il y aura du monde ? À quoi ressemblera la musique ? Et où est-ce qu’on va, en fait !? Notre informateur ne répond pas mais souffle quelques conseils (se couvrir et prendre à boire, il n’y aura rien sur place) et un avertissement : une fois arrivés et jusqu’à l’entrée du site, c’est le silence total.

Ce matin-là, en émergeant du tunnel qui aura réussi à abriter quelque 200 personnes, où l’on a rencontré des visages familiers et d’autres qui le resteront peut-être, où l’on a dansé devant un sound-system crachant ce qu’il pouvait de funk, de disco, de rock et de house, avec ces toilettes pas très sèches et cette sale odeur de moisissure qui disparut de nos fringues que bien plus tard, chacun est reparti le sourire aux lèvres. Et fier, quelque part, de s’être jeté dans le hasard d’une soirée qui ne promettait rien sinon le frisson d’être à part le temps d’une nuit.

Il faut croire que les teufs illégales à Paris sont vieilles comme la ville. Ou presque. Les catacombes ont-elles jamais été un vrai lieu de repos pour les morts ? Plus proches de nous, les crayères, parkings en construction, champignonnières et autres vestiges industriels ont été les repaires rêvés de l’émergence des cultures électroniques. Mais d'où vient cette lubie de s’encanailler dans ces entrepôts défoncés, ces terrains vagues trop sombres, ces lugubres immeubles administratifs ruinés par le temps ?

Is Aladdin sane ?

Aladdin a son idée sur la question. « Je déteste les lumières dans les clubs. Notre light ? C’est dans la pièce au fond là-bas, un abat-jour avec une ampoule normale. Comme tout est flingué, ça fait lumière de fin du monde, à la Mad Max un peu. Juste le son et cette lumière, les gens adorent. Une fois, c’était dingue, ils se relayaient pour danser en tenant l’abat-jour ! C’est génial ce manque de contrôle, quand les gens prennent possession du lieu. C’est ça la magie. Tu as des moments de grâce où un gars se met à poil, hyper à l’aise, une meuf se met topless. Et personne ne les regarde, ils s’en foutent. C’est cool. Ça pose un ton. Quand les gens voient ça, ils sentent qu’ils peuvent être comme ils veulent. Dans un club, tu enlèves ton t-shirt, on te fout dehors. »

Paris

Aladdin, avec son équipe, est le « responsable » du PériPate, un ancien entrepôt EDF de 1 000 mètres carrés de béton, glissé sous le périph nord. Et lorsqu’il évoque les soirées qu’il y organisait il y a encore quelques semaines, c’est autant avec enthousiasme que de fierté qu’il s’exprime. « Pour moi, squatter c’est quelque chose de très poétique. Le lieu te donne de l’espace, à toi de lui donner de la vie en y organisant des choses pour qu’il serve à la communauté. Et non en le gardant égoïstement. » Depuis, le grand hangar a retrouvé son calme. La police, habituellement curieuse de l’étrange activité qui y régnait tous les dimanches, mais chaque fois rassurée par les organisateurs, a décidé fin juillet de baisser le rideau sur les deux grandes portes menant au PériPate. Non sans saisir le sound-system qui y trônait. Et c’est maintenant face à la justice qu’Aladdin, convoqué devant le tribunal pénal pour mise en danger de la vie d’autrui (un délit passible de prison), devra défendre la nécessité d’offrir une alternative aux soirées parisiennes.

Nous y avions glissé une tête peu de temps auparavant, un matin, frais de notre nuit là où d’autres poursuivaient un marathon commencé la veille avec la Gay Pride. Adossé contre la porte, c’était déjà Aladdin, un large sourire béat aux lèvres, qui nous ouvrait les portes de son antre moite en nous souhaitant, à 9 h du mat, une belle soirée. « Pendant quatre ou cinq heures, lorsque les gens arrivent, je les accueille tous. “Bonjour comment ça va, vous avez passé une bonne soirée ? T’étais où ? C’était sympa ? Bon, bienvenue au PériPate, c’est un lieu alternatif…” Je fais mon speech, ça dure deux minutes, je leur donne toutes les infos, du love, du peps. Il y a une vraie communication. Et quand j’ai fini, je suis vidé. »

Une fois à l’intérieur, ces bons mots en tête ou non, la fête était là, ne semblant répondre qu’à une seule règle : la liberté. Libres, les fêtards y étaient tout aussi respectueux et agréables, prouvant, s’il le fallait, que la dimension libertaire n’est pas synonyme de chaos et d’anarchie. La soirée était clairement gay et la population majoritairement masculine, légèrement vêtue. Sur le mur gris et brut, face au DJ, un film porno défilait. Après quelques heures et plusieurs pas de danse devant le son, on croisait la route d’un quadragénaire habillé en écolière japonaise alors que rebondissait contre les murs l’incroyable bombe sonique Lock In de l'énigmatique producteur Auden…

En attendant le préfet

Aujourd’hui, Aladdin est en attente du jugement. Mais hors de question de baisser les bras. « Je n’ai pas envie d’aller ailleurs pour l’instant, je trouverais ça trop dommage. » Dommage de lâcher un lieu qui a demandé cinq semaines de nettoyage à 10 personnes et dans lequel ils se voyaient déjà monter des expositions et un restaurant freegan (une cuisine végétarienne à partir de légumes comestibles mais considérés comme impropres à la vente sur des marchés comme Rungis). Il n’en démord pas : « Pour autoriser ce genre de lieux, il faut qu’on ait l’autorisation de la préfecture. Et on peut l’avoir, on a juste besoin de temps. Si tu me dis que ce squat va durer cinq ans, pendant deux ans, il ne se passe rien ici. Je mets tout aux normes, je demande les autorisations, et ensuite j’ouvre. Mais je sais qu’on n’a pas cinq ans, parce que le temps qu’on obtienne les papiers, le lieu sera fermé. Donc on le fait tout de suite, on avance, on s’organise. » C’est cette même logique qui le pousse depuis plus de dix ans à ouvrir des squats  avec d’autres équipes. Un immeuble rue d’Enghien, spot d'une fête qu’on dit mémorable sur plusieurs étages, le Mont C, dans un sous-sol du 18e arrondissement, ou le Poney Club, caché dans une ancienne boucherie chevaline au sud de la capitale.

Au Poney Club, c’était d’abord le calme du quartier résidentiel qui surprenait. Devant l’entrée, une « sécu » bien plus amicale que d’habitude nous priait d’aller siroter la fin de nos bières au large pour épargner les voisins endormis, avant de nous laisser pénétrer dans le lieu. Là, la faïence blanche sur les murs et les rails métalliques pour les carcasses au plafond accueillaient un joyeux merdier de torses nus, de grands verres de vin à 3 € et de son acid techno saturé. Le tout sous 40 °C. On en repartait vrillé pour la semaine avec l’envie d’y retourner le week-end suivant. Déjà, un procès avait clos l’histoire.

Paris

Le Pipi Caca, un nom à se faire emmerder

C’est certainement le squat suivant qui a le plus alimenté les conversations, des clubs à la mairie de Paris. Après avoir initié un resto freegan dans un immeuble vide de la ville, Aladdin ouvre avec des potes une grille sur les trottoirs des Grands Boulevards. Elle donne accès à d’anciennes chiottes publiques où l’on peut faire tenir 80 personnes devant un sound-system. Le nom est tout trouvé : ce sera le Pipi Caca. « Avec un nom comme ça, tout le monde en a rapidement entendu parler à la mairie, l’info a trop tourné », confirme Aladdin.

Résultat, après quelques fêtes, c’est carrément l’adjoint de la mairie à la nuit, Frédéric Hocquard (lire son interview p. 46) qui se pointe, pour voir. « Je ne savais pas qui c’était, je lui ai fait visiter, raconte en souriant Aladdin. Si j’avais su, je lui aurais tenu la jambe toute la soirée. » Cette rencontre a néanmoins amené la ville à lui proposer de participer aux groupes de discussion autour de la nuit. « Et ça ne s’est pas fait, je ne sais pas pourquoi. Il y avait quelques groupes qui m’intéressaient, sur les nouveaux lieux par exemple. Mais je les ai relancés plusieurs fois, et pas de nouvelles, alors au bout d’un moment… » Aurait-il accepté le compromis ? « C’est vrai que je ne sais pas faire dans la demi-mesure. Peut-être se sont-ils rendu compte que j’étais trop radical, que j’allais les faire chier. Pourtant, on avait eu un super contact. »

Parce qu’au bout du compte, même après ces fermetures à répétition, Aladdin en est persuadé : la mairie finira par comprendre l’enjeu de défendre ce type de lieu dans la capitale. Pour ses habitants, mais aussi pour l’image de la ville, le tourisme, et donc son économie, à l’instar de ces squats qui ont fait le bonheur de Berlin, Tacheles, Bar25 ou Katerholzig. « Les horaires et les problèmes avec les riverains, ça ne va pas changer la nuit, assure Aladdin. Par contre, si vous défendez ce type de lieu dans Paris, ça va créer une brèche et donner un souffle. Je pense qu’ils n’ont pas conscience qu’il y a un réel besoin. Il faudrait au moins un lieu à Paris qui ne fonctionnerait pas autour de l’argent. Mais aucun politique ne se dit que ça peut être intéressant. »

Rééduquer le Parisien

Mais lorsque Aladdin parle d’exploitation non mercantile (n’en déplaise aux fervents traducteurs de free party en « fête gratuite » et non en « fête libre »), ce n’est pas synonyme de gratuité. L’entretien d’un lieu laissé à l’abandon parfois plusieurs dizaines d’années coûte cher, tout comme l’équipement nécessaire à l’organisation d’événements et les éventuelles amendes. Sans compter une rémunération légitime pour le staff.

Le Heaven de Villejuif était il y a encore quelques années ce genre d’énorme hangar dont il était difficile de faire le tour en une seule nuit. Parmi les multiples pièces et recoins, ceux qui restaient accessibles furent tour à tour recouverts de miroirs, de teintures fluo ou de gigantesques sculptures des artistes résidents. Le tout formant autant de « scènes » pour un mini-festival indoor entre psytrance, drum’n’bass et techno. À la porte, le prix d’entrée était d’autant plus justifié.

Mais ce que tente vraiment d'insuffler Aladdin, c'est un changement d'état d'esprit chez les fêtards parisiens, qui ont l'habitude de se comporter comme des clients et pas comme un public, la partie essentielle de la fête. « À la dernière soirée, une nana est allée au bar et a dit : “Fais chier, il pourrait me servir, ça fait dix minutes que j’attends.” Ça ne faisait pas dix minutes, il n’y avait personne au bar, et même si c’était le cas, elle n’est pas pressée. Je l’arrête et je demande à la personne au bar de ne pas la servir. Elle me dit : “Mais j’ai de l’argent !” À quoi je lui ai répondu : “On n’est pas là pour ton argent, on est là pour passer un bon moment. Le staff te respecte, tu respectes le staff. Tes thunes, on n’en veut pas, donc tu ne seras pas servie.” Si l'on considérait les gens comme des clients, nous n’aurions pas ces tarifs-là, on alignerait et là, je serais aux Bahamas, pas au Péripate ! Mais on ne le fait pas parce que c’est le garant de notre éthique. » Quasiment un travail de rééducation. Idem lorsqu’il s’agit de s’acoquiner avec des marques. « On refuse tous les partenariats et il n'y aura jamais aucune pub. Le lieu doit rester brut. » Même s’il avoue avoir reçu des propositions de brasseurs, qu’il dit prêts à donner de l’argent pour s’afficher dans ce lieu. « Nous, on pourrait accepter mais sans pub. Juste pour avoir de la bière moins cher », lâche-t-il dans un sourire.