Photo en Une : © Damien Quinchard

Par Christophe Vu Augier de Montgremier

L'offre de festivals de musique électronique peut parfois donner l'impression que certains abusent de la formule « X scènes + X grands noms » pour attirer le public. Il est agréable de voir un événement tel que Forte prendre des risques et aller à l'opposé, même si bien entendu il n'excluait pas certains habitués de la tournée estivale. Mais comme Illidio, l'organisateur de Forte l'explique : « Il y a une démarche, un concept alternatif qui tente de s'éloigner des standards du système. »

Forte

Enthousiaste, j'arrive le mercredi pour le « before » du festival. L'organisation m'apparaît déjà comme excellente avec des navettes régulières organisées à partir des villes proches du site, pour ceux qui ne campent pas. Au bout d'une vingtaine de minutes en bus, c'est avec une certaine surprise que nous découvrons le gigantesque château en haut d'une colline, qui surplombe un charmant village médiéval.

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Le « before » où jouent Adam X et Adriana Lopez se déroule dans un petit club de campagne, et je ne peux m'empêcher d'esquisser un sourire lorsque je découvre Subjected dans un booth complètement blanc où l'on peut lire « Queens ». La soirée ne bat pas encore son plein et j'en profite pour me rendre au camping situé à quelques pas, l'ambiance y est bonne et les gens sont extrêmement gentils (ce qui semble être une constante dans ce festival et plus généralement au Portugal), je retourne finalement dans le club désormais rempli pour un set musclé de Developer avant de m'éclipser.

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Chaque jour le festival débute aux alentours de 22h pour finir au petit matin. Principalement tourné vers la techno, et avec une forte identité visuelle, Forte se prête en effet mieux à la nuit plutôt qu'au jour. Nous revenons donc le lendemain soir pour le début des hostilités, et prenons un curieux escalator au milieu de la ville qui permet de se rendre jusqu'au fort. Le site est majestueux et superbement conservé, l'enceinte du château est vaste, avec une grande chapelle qui sépare la scène unique d'un espace verdoyant où l'on peut se reposer et atteindre divers stands.

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Pour l'ouverture des festivités, c'est Robert Henke de Monolake qui nous accueille avec les lasers de son projet Lumière II. Il contrôle quatre appareils type « rayon de la mort » qui projettent sur une grande surface blanche différents motifs. Comme si ce n'était pas assez, Henke réussit à jouer en même temps un très bon live naviguant entre passages atmosphériques et une techno plus classique. Le résultat est spectaculaire et semble tout droit sorti d'un roman de science fiction.

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C'est ensuite à la star de Berlin Calling de commencer, celle-ci fait le job avec un live d'1h30 devant un public acquis. En temps normal pas vraiment fanatique, je me surprends à apprécier le show. Gaiser qui suit un peu plus tard m'apparaît par contre assez monotone, et Extrawelt ne parviendra malheureusement pas à rallumer la flamme. Même si Marcel Dettmann commence assez bien le set final du premier jour, il est alors temps de rentrer.

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Au milieu d'une affiche de techno exigeante, Paul Kalkbrenner et les anciens de M_nus pouvaient un peu détonner, mais certains choix artistiques étaient indéniablement des coups de cœur de l'organisation. Le vendredi promettait plus, et arrivés en cours de l'excellent live du duo NX1, c'est avec une certaine impatience que nous attendons la montée de Vatican Shadow sur scène. « Je ne sais pas, c'est peut-être l'endroit et le poids de l'histoire, mais je suis bien plus anxieux que d'habitude », m'indique celui-ci peu avant de commencer.

Sa performance est difficilement descriptible, au milieu des explosions noisy, il semble entrer dans un état second. Son expérience des concerts en tant que Prurient n'y est certainement pas étrangère, dès qu'il le peut, il part haranguer la foule, saute et secoue la tête dans tous les sens dans ce qui m'évoque une purification mystique, accompagnée de gouttes de sueur. Le moment où, alors qu'une représentation de Baphomet apparaît derrière lui, il se saisit d'un drapeau portugais jeté sur scène, ce qui restera à jamais gravé dans ma mémoire. Musicalement et visuellement saisissant.

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Planetary Assault Systems vint alors encore augmenter l'intensité pour une heure incandescente de techno live avant l'arrivée de Function. Celui-ci, d'ailleurs un peu inquiet de passer après son ami de Mote Evolver, avait décidé de jouer deep avant de graduellement remonter la pression. Ben Klock pour finir emmena tout un public dans un set de techno sexy avec un rythme ainsi qu'un groove qui parvint à métamorphoser le château de Montemor-O-Vehlo en une gigantesque rave aux aurores. Le résident du Berghain va hésiter à jouer un rappel avant de finalement signer timidement quelques autographes ainsi que le maillot Arsenal floqué « Ben Klock » d'un spectateur.

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Samedi soir, les pionniers de l'EBM Front 242 représentaient un autre de ces choix un peu curieux. Malheureusement, fatigués par la nuit précédente ou peu intéressés par un tel groupe, peu de festivaliers avaient fait le déplacement. Ce qui n'a pas empêché ces vétérans de donner un beau concert rock à la saveur un peu vintage. Un moment de nostalgie pour les présents, avec des costumes en cuir, des visuels de guerre, et des hits comme Headhunter. Fort, dans tous les sens du terme.

Malgré la difficulté d'enchaîner après une telle performance, Regis offrit avec brio un live industriel et sombre, avant un interlude plus minimal signé Marc Houle. Contrairement à son collègue de M_nus évoqué précédemment, celui-ci se montra fun et divertissant devant une foule de nouveau compacte. Ellen Allien quant à elle fut une agréable surprise avec sa techno variée aux sonorités parfois acides. Tout cela avant que le maître Donato Dozzy ne vienne terminer ce festival en beauté.

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La scène unique se révéla être un remarquable atout plus qu'un défaut. Cette offre limitée permet de vraiment donner une chance à certains artistes. Il en résulte des découvertes, des surprises, parfois des déceptions, mais surtout la possibilité de suivre une vision artistique. Le programme témoignait d'une envie bien identifiable de proposer autre chose. Tout cela est associé au désir de développer un lieu magique où se déroulaient déjà des raves dans les années 90, tout d'abord en travaillant étroitement avec les locaux, mais surtout en contribuant à la préservation de ce monument national, avec des financements par le festival de projets de restauration par exemple. Si comme ils me l'ont annoncé, les organisateurs veulent « aller encore plus loin dans toutes ces démarches », nul doute que Forte sera dans peu de temps une référence.