Par Johan Mabit et Maxenge Grugier.

Crédit photo : SYUS (Simon Gabilly)

Mardi 15 septembre (MG)

Les festivités du festival Scopitone s’ouvrent donc sur Projectors, la prestation singulière de l’artiste-musicien Martin Messier. Investi dans la pratique des arts numériques et passionné de démarche musicales transversales, le Québécois officie derrière un orchestre d’antiques projecteurs super-8, accompagnés et connectés à l’inévitable computer, projetant, tous ensemble, une série de tableaux abstraits, électroniques et analogiques, intimement mêlés, comme un hommage aux technologies de nos parents, sur fond de musique vibratoire proche des productions d’un Ryoji Ikeda ou du label Raster Neuton (Frank Bretschneider, Alva Noto). Puissant, physiquement intense, le set de Messier en laissera plus d’un pantois.

De quoi préparer le public au véritable plat de résistance : la présentation d’Archimedes, sculpture scénographique composée de douze miroirs en mouvement, asservis mécaniquement, initialement destinée à l’accompagnement du DJ et compositeur américain Daedelus (aka Alfred Darlington).

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Un Daedelus au top de son art et au somment de sa forme, qui donna un show explosif, mashup fou de hip-hop, de dub et de pop, accompagné d’un brin de psychédélisme, qui démontre une fois de plus que ce talentueux artiste n’a rien à envier aux stars du genre — Flying Lotus ou Hudson Mohawke. Plus qu’un élément scénographique, la sculpture Archimedes repousse vraisemblablement les limites du VJing en se débarrassant de l’écran pour imposer une forme libre et proposer une expérience inédite qui investit totalement l’espace qu’elle occupe.

Jeudi 17 septembre - Pôle étudiant (MG)

C’est donc au Pôle étudiant, un lieu quelque peu décentré mais bien vivant, que nous poursuivons les festivités de Scopitone avec, au programme, le shoegaze enivrant du duo barcelonais Svper, la musique vibrante et alien d’une moitié de Fuck Buttons, soit Blank Mass (alias Benjamin John Power), suivi de près par son compère Andrew Hung dans un genre primitif et funky, — celui du chiptune et de la musique 8-Bits — et enfin la disco torride et tordue d’Alexandre Berly, plus connu sous le pseudo de La Mverte.

Si les premiers font place nette avec un set plutôt classique mais de qualité (Sergio Pérez et Luciana Della Villa excellent dans les ambiances lysergiques et paradoxales, à la fois lourdes et vaporeuses), Blank Mass, quant à lui, séduit l’ensemble du public (la salle est comble) avec ses sons distordus et ses compositions inclassables, entre pop et noise, dissonances et grandiloquence.

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Son compagnon Andrew Hung se défoulera sur des micros-morceaux, petite musique haletante, folle, désaxée et finalement un peu épuisante (le chiptune, on aime ou pas).

Pour finir, La Mverte mettra tout le monde à genou avec un set grimaçant (mais on grimace de plaisir, ici) à la fois dark et groovy ; nu disco, EBM et post-punk bourdonneront de concert jusqu’au bout de la nuit. Tout simplement parfait ! 

Jeudi 17 septembre - L'Echappée (JM)

21h30. Après quelques cacahuètes arrosées de houblon au Bar du Coin, nous suivons les groupes de curieux qui s’attroupent entre le nouveau Miroir d’Eau et la face sud du Château des Ducs de Bretagne. A vue de nez, plus d’une centaine de personnes sont là et attendent patiemment “L’Echappée”, la projection créée par Aurélien Lafargue et 20syl.

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Dans le cadre de Scopitone et de la Nantes Digital Week, les deux compères s’approprient l’enceinte du château afin d’apporter leur réponse à la question “Que se passe-t-il de l’autre côté ?”. Unissant leurs talents de vidéaste, de graphiste, de développeur et de producteur, ils présentent ici leur création audiovisuelle, projetée sur ce mur transpirant d’histoire. Avec des symboles rappelant indéniablement l’esthétique de C2C (et notamment le clip de "F.U.Y.A."), le duo s’empare de l’architecture du monument, déforme l’horizon et s’amuse des reflets de l'eau des douves et du Miroir d’Eau. La projection tient en haleine le public pendant onze minutes jusqu’au panorama bicolore qui fait office de final. Propre.

De grandes colonnes se forment alors, passant devant le saxophoniste du Cours Kennedy et traversant le pont de l’avenue Carnot jusqu’au pied de la tour du Lieu Unique. À l’heure où nous nous faufilons à la travers la porte tambour, le lieu ne fait encore salle comble. Davyna, prêtresse Nantaise officiant sous le juteux nom de “Salade Tomate Oignon” s’affaire à chauffer la salle avec entrain. Disques improbables, électronique grinçante et zéro complexe rejoignent alors bon goût, exigence et simplicité.

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Mehmet Aslan se charge de boucler cette soirée par un set ultra-groovy devant un parterre de festivaliers plus ou moins éméchés. Entre sonorités orientales et basslines funky, le DJ d’origine turque joue intelligemment de ses influences folkloriques et culture contemporaine. Bonne vibe, beaux artistes et belle soirée terminée dans la joie et la bonne humeur sur les coups de 4h00.

Vendredi 18 septembre (MG)

En guise d’introduction à la longue nuit qui nous attend à Stereolux, Scopitone nous offrait un joli plateau ce vendredi : la jeune Andrea Balency tout d’abord, qui peine à conquérir le public, dans un espace peut-être trop grand pour elle, malgré son ambient-pop un rien plaintive mais prenante et poétique.

Suivront The Shoes, duo mélangeant allègrement rythmiques eighties et pop commerciale, un peu perdu entre classicisme (les mélodies) et modernité (les rythmes), mais surtout accompagnés d’abominables projections en arrière plan. On dit « bof ».

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La soirée débutera donc réellement avec l’arrivée de Django Django, devant un public déjà conquis. Le quatuor donne réellement tout ce qu’il a sur scène, et c’est bel et bien là qu’il faut l’apprécier. Entre psychédélisme modernisé et hymnes electropop, Django Django fait la part belle à l’expérimentation, se lâchant sur les guitares, jubilant sur les rythmes endiablés et, au final, méritant haut la main le titre de meilleur groupe pop du moment ! 

Vendredi 18 septembre (JM)

18h00. Nous débarquons sur la terrasse de Trempolino pour assister à l’émission spéciale des amis de Radio Prun’ durant laquelle les interviews s’enchaînent jusqu’à l’ouverture des Nefs.

La première Nuit du festival Scopitone débute dans la chaleur moite d’un Stereolux bondé. Madben ouvre le bal dans la salle Maxi. Efficace d’entrée de jeu, son Cynematics Live nous drague les pupilles et tape fort. Sa scénographie de six mètres de hauteur permet un jeu d’ombre et de mapping réellement intéressant qui est, pour le coup, bien exploité. Organique et puissante, on peut dire que la techno du protégé d’Astropolis sait y faire pour chauffer une salle. 

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On enchaîne sans transition avec Möd3rn dont la collaboration entre Maxime Dangles, Traumer et Electric Rescue se veut orchestrale, intense et plus analogique que celle de son prédécesseur Madben. Une certaine idée du partage avec le public fait s’envoler les verres et autres frites en mousse à travers la foule. Niveau scénographie, cette année, Stereolux la joue plus sobre mais tout aussi percutant. Ralliant “Que la lumière soit”, le thème des expositions Scopitone de la journée, le nombre de lights, de lasers et autres joujoux lumineux se voit démultiplié pour le bonheur du public et des photographes. 

La chaleur finit par avoir raison de nous. On se retrouve donc en salle Micro à la fin de la prestation de Mugwump, qui tente de motiver les dizaines de personnes présentes ici. Ok, on ne jugera pas sur cinq minutes de live, mais bordel on a connu plus énergique comme ambiance un vendredi soir après minuit. 

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Il est aux alentours de 2h00 quand nous traînons de nouveau nos baskets en salle Maxi pour découvrir un Sam Paganini déboulant de nulle part avec ses énormes basses. Sous ses faux airs de Sven Väth et avec l’esprit Drumcode dans le sang, l’Italien joue de son répertoire pour faire applaudir les lumières et vrombir les enceintes. Ce n’est pas mon genre de me plaindre mais cette avalanche sonore me donne l’impression d’être peut-être un peu too much. Drops sur drops, on a droit à de la violence gratuite, sans grands rebondissements, avec de rares synthés noyés sous une marée de basses. 

Notre voyage en salle Maxi s’arrête ici et l’on s’empresse d’aller vérifier que les deux acolytes de TORB sont aussi fous en live qu’en interview. Étant donné la présence de Boris Brejcha de l’autre côté de Stereolux, la salle Micro paraît bien vide pour ce duo dont l’univers geek et technoïde est devenu ma dernière passion. Leurs instruments de live ? Deux gros synthétiseurs analogiques créés de leurs mains. Véritables bidouilleurs électroniques nourris à la sauce Motorbass Recording Studio, le duo déroule sa technique au cours d’un live rondement mené. A mi-chemin entre l’espace et l’enfer, TORB dévoile un univers grondant, embarquant le public dans un voyage entre Space Mountain et Star Wars. Belle performance. 

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Sur ce, on enfourche notre Bicloo et on rentre avec les oreilles sifflant encore en attendant de s’en prendre encore plus le lendemain soir.

Samedi 19 septembre (JM)

La seconde nuit du festival Scopitone fut chaude et surprenante. Chaude, car la ventilation de Stereolux avait pris congé. Surprenante, du fait de l’instauration d’une silent party dès minuit, sous les Nefs, avec une distribution de casques audio à LED colorées. J’avais déjà vécu une expérience similaire dans un grand festival anglais. Je n’en étais alors pas sorti convaincu. Let’s see. 

En ouverture de la soirée aux Nefs, Thylacine débarque à 21h15 et c’est avec surprise que l’on découvre un live beaucoup plus péchu et bagarreur que ce à quoi nous nous attendions. Je dois même avouer que sa prestation restera l’une dont je me souviendrai le plus de ce Scopitone. Accompagné de son saxo et d’une énergie extrêmement communicative, l’Angevin a su faire vibrer les Nefs et rendre le public conquis. 

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Rone est très (très) attendu à Nantes. Ça se sent et ça se sait. Je n’épiloguerai pas longtemps dessus. Le meilleur a déjà été dit et redit. Malgré un live identique à ce qu’il a pu proposer aux Nuits Sonores et à Dour, vous vous en doutez, le virtuose nous a de nouveau mis des claques et provoqué des frissons du début à la fin. 

Après Rone, ça se gâte pour Scopitone. Premièrement, niveau organisation, la gestion des flux du public entre les Nefs et l’entrée de Stereolux fut très approximative. On entre au compte-gouttes. Ça pousse. Ça grogne. On hésite un moment à faire demi-tour pour retourner sous les Nefs et écouter le DJ set de l’enfant du pays, Maëlstrom. Finalement, non. Au point où nous en sommes, autant aller jusqu’au bout.

Deuxièmement, les casques audio dédiés à la silent party. Si l’idée était bonne d’utiliser, à la base, cette technologie en guise de parade aux nuisances sonores, dans un souci de respect du voisinage et du cadre législatif, le rendu ne fut pas (du tout) à la hauteur des espérances. Des miennes en tout cas. Bon, on peut tout au moins s’accorder à dire que ces casques ont été d’une utilité esthétique indéniable. Et ce n’est pas les copains du collectif CLACK, derrière les réseaux sociaux et les photos/vidéos officielles du festival, qui diront le contraire.

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Bref, je ne déblatérerai pas plus sur ce sujet. Beaucoup a déjà été dit, la réponse de l’équipe face aux critiques fut la bienvenue et comme ils le disent eux-mêmes : "Un festival se doit d'innover et de tenter. Nous avons tenté une expérience samedi 19 septembre. Nous présentons nos excuses à celles et ceux qui n'ont pu profiter pleinement de cette soirée ou qui ont rencontré certains désagréments. Nous entendons et comprenons les critiques. Malgré les avis contrastés, nous pensons que cette expérience méritait d'être vécue."

Revenons à nos moutons et engouffrons-nous vite dans la fournaise de la salle Maxi car Matias Aguayo nous y attend. Armé d’un déhanché à faire pâlir Ricky Martin, le chilien joue avec le public et enchaîne ses morceaux aux accents tribaux. Surprenant, rafraîchissant et enthousiasmant, on ne peut s’empêcher de danser en esquissant un sourire tant l’énergie du patron de Comeme est contagieuse. 

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Lost Echoes, aka Maëlstrom & Djedjotronic, prend le relai. Après avoir répété toute la semaine dans les studios de Trempolino, le duo présente pour la première fois son live dans un Stereolux bondé. Avec leur set up 100% analogique et leurs influences musicales partagées, les deux larrons assurent ici une prestation jouissive et brut de décoffrage. Avec un public aussi bouillant et motivé, le festival fait salle comble jusque dans le Hall où nous profitons de quelques tracks du DJ set de John Wait, instigateur des fameux Goutez Électronique.

Notre dernière parade nuptiale est dédiée à Marek Hemann. L’artiste allemand s’introduit doucement dans nos oreilles avec le morceau "Xativa" avant d’enchainer sur les classiques "Zunder", "Gemini" et "Infinity". Mélodique et profonde, sa techno nous offre un peu de répit avant de poursuivre dûment la soirée en after. Mais ça, c’est une autre histoire.

Dimanche 20 septembre (JM)

18h00. En guise de clôture du festival Scopitone, l’australien basé à Reykjavik, Ben Frost, accompagné du berlinois Marcel Weber aka MFO, présentent (en avant-première en France) leur dernier projet audiovisuel, intitulé A U R O R A. Ne connaissant pas tellement les identités artistiques de chacun, j’y suis allé à l’aveuglette mais les oreilles grandes ouvertes.

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Bien m’en a pris car j’ai pris là une de mes plus grosses claques du festival. Entre art contemporain et spectacle numérique, le duo d’artistes proposait là une véritable expérience dont chacun doit se faire sa propre interprétation. Voici la mienne.

En entrant dans la salle Maxi, ma première impression fut de pénétrer dans un décor apocalyptique. Plongé dans une semi-obscurité, quelques stroboscopes disséminés un peu partout clignaient de manière aléatoire. C’était comme si nous étions dans une pièce partiellement ravagée par un quelconque cataclysme, naturel ou militaire. Sur scène, des machines à fumée, des cellules photo-électriques, des ventilateurs, un système-son et une table sur laquelle repose quelques machines et un ordinateur. Lorsque Ben Frost arrive sur scène, sa guitare électrique à la main, il entame alors une litanie désordonnée, sourde et étourdissante. J’ai eu l’impression d’entendre Jimi Hendrix jouant "Star Spangler Banner" à Woodstock avec ces bruits rappelant des avions militaires et des bombes.

Le ton est donné. Les longues compositions musicales qui suivent bousculent sans ménage nos sensations auditives et visuelles. La musique, accompagnée de projections fantomatiques, d’effets de lumière et de fumée, nous plonge littéralement en immersion dans un univers contrasté qui a tout d’une épopée. Épileptiques s’abstenir.

Concernant le public, c’est le grand écart. Il y a le hipster barbu à la chemise à carreaux qui kiffe en silence, les néophytes (comme moi), bouche bée, et ceux qui pensaient venir pour bouncer et qui repartent direct. Et il y a le mec qui n’est pas encore descendu de son after, lunettes de soleil sur nez, dansant comme s’il était devant un set de Saunderson. Bref, cette véritable expérience live m’a mis les nerfs et les tympans sens dessus dessous. Ce fut une incroyable conclusion à ce beau festival dédié aux cultures électroniques et arts numériques. Merci Scopitone !

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