Photos : Camille Blake

Entre 1982 et 1990, le festival avant-gardiste Atonal de Berlin se passait au SO36 dans le quartier de Kreuzberg, alors un véritable carrefour alternatif où se croisaient le punk, la new wave, ainsi que les pionniers de la musique électronique. Dimitri Hegemann avait mis fin au festival peu après la chute du Mur pour se lancer dans la création du légendaire club Tresor. Le projet est resté en pause jusqu'à ce qu'une nouvelle et jeune équipe décide de reprendre le flambeau en 2013 sous la bénédiction d'Hegemann. Et en à peine trois ans l'Atonal est parvenu à devenir un rendez-vous incontournable.

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Comme lors des éditions précédentes, l'incroyable et massive cathédrale de béton du Kraftwerk a accueilli les principaux concerts et performances pendant cinq jours. Dans ce gigantesque complexe industriel, on accède également au Tresor et au OHM, des clubs qui servent principalement pour les aftershows chaque soir.

La formule a peu changé, quelques œuvres d'art disséminées dans le bâtiment, des projections, ainsi que quelques food trucks à l'extérieur dans le jardin, dont un curieux stand de thé « bio » intitulé « Detroit Zen Center » dont le personnel ne sait visiblement pas comment se prononcent les noms des produits qu'ils vendent !

Une évolution notable a été l'installation d'une nouvelle scène, le Stage Null au rez-de-chaussée du Kraftwerk, avec presque chaque soir aux alentours de minuit des showcases de labels comme Northern Electronics d'Abdulla Rashim ou Diagonal avec Powell, ce qui permettait de rester jusqu'à tard dans la nuit contrairement aux années précédentes où les invités évacuaient après les lives pour se rendre aux aftershows au Tresor ou au OHM.

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C'est avec les voix du choeur der Kulturen der Welt qui résonnent dans toute sa structure que le festival a entamé sa soirée d'ouverture du mercredi. Un choix qui voulait sans doute mettre en valeur la spécificité sonique de l'endroit. David Borden, ce grand monsieur du minimalisme proche de Robert Moog (pionnier du synthétiseur) avait quant à lui reformé son Mother Ballard Ensemble pour une rétrospective de ses travaux.

Ces trois hommes magnant cet instrument avec dextérité parvinrent à replacer dans un certain contexte la musique électronique et à montrer son lien avec la musique classique du XXème siècle.

David Borden

David Borden du Mother Ballard Ensemble[/caption] La suite était une première mondiale spécialement commandée par le festival avec une collaboration entre l'expert des synthétiseurs Max Loderbauer, et le Polonais à la tête du label Recognition Jacek Sienkiewicz.

Après leur maxi Ridges en début d'année, l'attente était grande, mais les deux musiciens ont fait honneur à leur rang en livrant une heure complexe et abstraite de musique électronique pour un moment hors du temps pendant lequel on se sentait transporter acoustiquement et visuellement vers des sommets, entre rêve et cauchemar...

Max Loderbauer et Jacek Sienkiewicz

Max Loderbauer et Jacek Sienkiewicz[/caption] Kangding Ray nous l'évoquait en plaisantant alors que nous discutions de son projet SUMS avec son partenaire de Mogwai : « Nous aurions pu venir avec des masques et jouer du drone, et personne n'aurait pu nous critiquer. »

Du drone, il y en a eu avec plus ou moins de succès lors de cette édition 2015, mais entre les mains de Max Loderbauer et Recognition, ce fut une véritable démonstration de ce que peut être ce genre dans les mains de certains artistes. SUMS fut d'ailleurs aussi un succès avec un véritable concert presque post rock avec des mélodies associées à des atmosphères dramatiques, un changement agréable au milieu des nombreux lives A/V qui parcouraient le festival.

Parmi ceux-ci, on retiendra la très belle performance de Mike Parker dont c'était le premier live depuis 15 ans, avec une techno industrielle hypnotique parfaitement calibrée pour le lieu ; ainsi qu'Ugandan Methods, le projet collaboratif de Regis et Ancient Methods qui est venu avec ses rythmes tribaux, son style industriel, et surtout sa puissance sonique livrer peut-être le live le plus brutal d'Atonal soutenu par des visuels tirés du film La Passion de Jeanne d'Arc. Épique.

SUMS (Kangding Ray / Barry Burns de Mogwai)Ugandan Methods (Regis / Ancient Methods)Ugandan Methods (Regis / Ancient Methods)

On pourrait en discuter, mais le samedi a probablement eu lieu la plus grosse affiche avec Outside The Dream Syndicate, Shackleton pour une première mondiale de son projet Powerplant, Ryo Murakami, Shed, ainsi que le musicien de Nine Inch Nails, Alessandro Cortini pour son album Sonno sorti chez Hospital Productions en 2014.

Tony Konrad et Faust firent revivre avec panache leur projet avant-gardiste de 1973 Outside the Dream Syndicate, véritable classique du minimalisme et du drone. Shackleton accompagné de musiciens pour un trip tribal d'une heure est une performance qui n'a pas forcément séduit toute l'audience, mais que je considère à un titre personnel comme remarquable dans son intention. Shed est venu quant à lui terminer cette soirée avec un éclat et a reçu un tonnerre d'applaudissements bien mérités après un live atmosphérique, varié de breakbeat techno flirtant parfois avec la jungle.

Ryo MurakamiOutside the Dream SyndicateAlessandro CortiniShackletonShed

Il est important de noter aussi la splendide performance du dimanche de Ben Frost approchant une quasi perfection dans l'utilisation de l'espace que ce soit d'un point de visuel ou sonique. Sans aucun doute une des prestations les plus abouties de la semaine avec ces fumées et projections, tout simplement puissant !

Cette année, d'un point de vue personnel, je dirais que le festival m'a plus laissé une forte impression générale de par son esthétique plutôt que des souvenirs particuliers. L'OHM fut peut-être moins intéressant qu'auparavant, et un bref passage dans celui-ci nous a permis d'entendre du noise et The xx... Mais la qualité de la nouvelle scène Null avec les excellents passages d'artistes tels que Polar Inertia ou Varg compense tout à fait ce regret.

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L'organisation presque parfaite, les artistes invités, et surtout l'espace du Kraftwerk séduisent aisément. On peut se demander quelle autre ville que Berlin pourrait accueillir un festival de cette envergure avec une affiche aussi exigeante dans l'exploration de la musique électronique ? Atonal a navigué entre abstraction et intensité sans toutefois complètement délaisser l'aspect club, il a regardé en arrière avec le poids de son histoire mais aussi en avant avec la volonté de provoquer la musique électronique. Tout n'était pas transcendant mais l'expérience est indéniablement unique, surtout dans un tel écrin.

À noter la sortie prochaine du Berlin Atonal Volume 3 qui suit les volumes de 1983 et 1984, et qui est une sélection d'enregistrements du festival de 2014 avec des extraits des performances de Cabaret Voltaire, Miles Whittaker, et Abdulla Rashim. Toujours entre tradition et modernité.

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