EN LIVE POUR LES 18 ANS DE TRAX @ YOYO – 12/09/15

"Il était une fois… quand j’étais journaliste. Souvenir magique d’une interview rare (le Monsieur n’en donne jamais), réalisée en exclusivité pour le magazine Trax dont j’étais le rédacteur en chef adjoint. Un entretien réalisé pendant le Sonar où Mad Mike reformait exceptionnellement le projet X-102 d’Underground Resistance avec son complice de la première heure Jeff Mills. Une rencontre rendue possible grâce à l’intervention de Frédéric Djaaleb (alors manager de Jeff Mills) et au rédacteur en chef de Trax de l'époque, Patrick Thévenin."

"Je me souviens parfaitement de cette interview. Plein Sonar. Lunettes noires, nuits blanches. J’étais là pour travailler, mais je n’avais dormi que trois heures avant de réaliser cette interview. Je l’avais quand même vraiment bien préparée, pendant des semaines — on ne rencontre pas un bonhomme comme ça en se pointant les mains dans les poches. Mad Mike, c’est un de mes héros, un guerrier de l’underground techno. Que de temps passé à compléter ma collection de vinyles de son label (et aussi groupe) Underground Resistance, de la trilogie X101, X102, X103 à Acid Rain en passant par Jupiter Jazz ou World2World que Garnier utilisait si souvent pour conclure ses sets. UR, ce sont ces vinyles aux messages mystérieux gravés à même la main, messages futuristes aux connotations black power et révolutionnaires. Mad Mike, c’est une icône de la techno qui rejette tout star system et se concentre, hors scène, à aider enfants et ados perdus de sa ville sinistrée, Détroit. Bref, il était une fois quand j’étais journaliste… Mon interview de Mad Mike à l'aube de l'élection de Barack Obama." Damien Almira

Mad Mike

Mad Mike, la légende vivante de la techno, le guérillero, le mystère le mieux gardé de Détroit... Mais au-delà des mots – classiquement utilisés pour présenter le boss de la galaxie Underground Resistance, ce label créé au début des 90’s, et d’une plateforme de distribution baptisée Submerge – Mad Mike est l’âme pure de l’underground. Un modèle de conduite fascinant, qui n’a jamais dérogé à ses règles et convictions : indépendance artistique et commerciale totale, refus de collaboration avec les majors du disque et de la logique du tout business, négation du jeu médiatique classique – il ne donne que très exceptionnellement des interviews –, rejet ferme du star system mais engagement fort sur le terrain économique et social à l’intérieur du ghetto de Détroit.

La rencontre a lieu cet été, sur l’immense terrasse d’un bel hôtel barcelonais, en plein festival Sónar. La veille, l’Américain a interprété en live avec son ami fidèle Jeff Mills, le cofondateur d’UR, Discovers the Rings of Saturn, le fantastique album de leur projet X-102, produit avec Robert Hood, paru en 1992 et dont nous conseillons vivement la récente réédition. Au-delà de l’image forte, et parfois violente que Mike Banks véhicule dans l’imaginaire techno, c’est un homme courtois, calme et bienveillant qu’on rencontre. Il arbore son traditionnel uniforme paramilitaire, sans le foulard noir siglé UR qui cache généralement son visage. Mad a les traits sereins et reposés, il émane de ce grand gaillard une tranquillité somme toute rassurante. La force d’un homme qui sait très bien qu’il a choisi le bon chemin, vierge de toute compromission.

Comment considères-tu des événements comme le Sónar, l’un des plus grands rendez-vous techno européen ? Mad Mike : Je me souviens être venu une première fois ici avec Jeff [Mills], ça devait être il y a 10 ans, au début du Sónar. C’est un excellent festival, parce qu’il permet à des artistes comme Jeff de réaliser des shows audacieux. Le Sónar mène une politique risquée, qui doit probablement être assez coûteuse. Quand on revient d’un festival comme celui-ci, on a toujours plein d’idées en tête et l’envie de créer un rendez-vous aussi important chez soi.

J'ai grandi entouré de vétérans de la guerre du viêtnam. c’est une influence assez sombre mais elle m’a vraiment rendue plus mature.

Le Detroit Electronic Music Festival [créé en 2000 et qui se tient annuellement le week-end du Memorial Day, dont la direction artistique a été confiée les premières années à des artistes comme Carl Craig, Derrick May ou Kevin Saunderson] n’est-il pas comparable ?

C’était certainement le cas à l’époque où Carl Craig était à sa tête. Aujourd’hui, à cause des nouvelles formes de management, pour des contraintes de budget et un manque d’expérience en général, le festival se montre plus prudent. Cette attitude est naturelle et compréhensible : un peu de nostalgie, un peu de sécurité... Mais ce n’est pas une bonne chose, la musique devrait toujours être tournée vers le futur et aller de l’avant. Au début, ce festival était gratuit et accessible à toute la population de Détroit. On venait en famille pour écouter de la musique électronique. À présent, il faut payer. Et ça me pose un problème, car ça exclut trop de monde. Ce n’est pas normal, les gens payent déjà assez de taxes comme ça ! Je ne blâme pas le DEMF ,c’est déjà bien qu’il continue à exister, mais il y a certainement des solutions à trouver avec la municipalité pour revenir à la gratuité.

La musique devrait toujours être tournée vers le futur et aller de l’avant.

Justement comment se porte la scène techno de Détroit ?

C’est bizarre, elle semble déconnectée du reste du monde. Mais on y trouve toujours de nombreux talents, notamment beaucoup de jeunes artistes qui ne connaissent rien au marketing, qui ne planifient rien, qui veulent juste sortir un premier disque. C’est génial ! J’apprécie beaucoup Aquanauts, très freaky, Jon Dixon, très jazzy, ou Omar-S, que je trouve brillant.

Comment va Détroit sur le plan social et économique ?

C‘est très difficile. En fait c’est compliqué depuis le milieu des années 70. Alors que les autres villes de l’État ont connu quatre ou cinq ans de crise, Détroit n’a pas su se renouveler après le déclin de son industrie automobile. En même temps, s’il n’y avait pas eu cette crise, je ne pense pas que la techno aurait existé. Cette musique est devenue un nouveau moyen de s’en sortir, tu pouvais vendre des disques et gagner de l’argent. Alors oui, aujourd’hui, les temps sont durs, mais en même temps ils l’ont toujours été. Moi, je ne sais pas ce que veut dire le mot prospérité : c’était dans les années 60, j’étais trop jeune pour comprendre.

S’il n’y avait pas eu cette crise, je ne pense pas que la techno aurait existé.

Beaucoup d’artistes ont quitté Détroit pour des horizons plus accueillants. Toi, non seulement tu y restes, mais tu t’y investis grandement.

C’est important de savoir d’où l’on vient. Détroit est tout pour moi. Cette ville et moi, c’est une histoire d’amour et de haine. Tu sais, je suis comme tout le monde, j’ai évidemment pensé à la quitter. Mais j’ai l’impression d’avoir tant de choses à y faire. Avec le temps, je me suis rendu compte que beaucoup de personnes, qui appartenaient notamment au milieu techno, venaient visiter Détroit. Et du coup, je me suis dit qu’il devait bien y avoir une raison. Je crois qu’ils viennent y chercher une âme, une authenticité, une lutte. Ils y trouvent une beauté que je ne pouvais voir parce que j’y vivais, j’étais partie intégrante de cette ville. Et maintenant que j’ai compris ça, je suis énormément attaché à Detroit.

Tu n’as jamais été tenté de venir vivre en Europe, où la musique techno est plus populaire qu’aux États-Unis ?

Je dois t’avouer que je n‘ai pas trop confiance envers les Européens. Je trouve qu’il y a peu de gens vrais. En Europe, tout semble si complexe. À Detroit, les gens sont plus simples. Il y a chez vous tant de personnes qui ont reçu une éducation supérieure, ils nous posent toujours des tonnes de questions sur des tas de choses que nous ignorons. Moi, je peux te parler de Détroit, mais en dehors de ça, que sais-je réellement ? Dans ce contexte, je préfère faire mon job : jouer en Europe puis retourner aux États-Unis. En plus, en voyageant, je vois plein de trucs que je raconte ensuite aux gamins de ma ville. Si tu savais combien nos aventures les fascinent... On est un exemple de réussite à leurs yeux, bien plus valorisant que les dealers qui squattent leurs rues. Et ça, c’est aussi une excellente raison de rester à Détroit.

On est un exemple de réussite à leurs yeux, bien plus valorisant que les dealers qui squattent leurs rues.

Tu t’occupes beaucoup des gamins du ghetto, notamment à travers des équipes de base-ball.

Je coache beaucoup d’équipes. J’adore ce job, c’est vraiment gratifiant et nos joueurs décrochent parfois des contrats. C‘est une grande satisfaction d’accompagner un joueur à un tel niveau. J’adore le base-ball, j’aime y jouer avec mes potes. Eux s’en foutent que je sois Mad Mike, ils veulent juste que je tape bien dans la balle et que je n’oublie pas d’amener mon pack de bières ! Tu sais, je n’accepte pratiquement jamais de dates l’été pour pouvoir rester jouer au base-ball avec mes potes. Mais comme Cornelius [son manager, également membre de Galaxy 2 Galaxy, ndlr] me supplie, j’en accepte deux ou trois pour lui faire plaisir.

Underground Resistance

Depuis quelques années, tu joues plus en dehors de Détroit qu’avant, notamment au sein du groupe Galaxy 2 Galaxy.

Oui, c’est Cornelius qui m’a encouragé à bouger : « Allez mec, viens, on y va, partons sur la route », me répète-t-il sans cesse. J’avais pris l’habitude de ne plus trop quitter Détroit, je laissais ça aux autres membres d‘Underground Resistance, notamment ceux qui sont DJs. Moi, je restais à la base pour m’occuper du label, parce que n’avais pas envie de devenir un de ces musiciens qui cachetonnent, se laissent porter par leur notoriété et la demande et qui acceptent que leur nom apporte une crédibilité à la soirée alors qu’au fond, ils s’en foutent complètement de jouer. Je réfléchis toujours avant d’accepter une date.

Sans le mp3, ils n’auraient jamais eu les moyens d’acheter nos disques, donc de découvrir notre musique, et ils ne seraient jamais venus nous voir.

Mais j’en accepte plus qu’avant, c’est vrai. Je dois avouer que je trouve génial tous ces gens qui viennent nous voir, qui nous donnent de l’amour et qui nous apprécient vraiment. Je respecte cette attitude avec honneur. Récemment, on a joué au Brésil. Avant de partir, j’ai demandé à ma sœur combien de spectateurs elle pensait qu’il y aurait. Elle m’a répondu : « Oh, cinq ou six. » Quand on est arrivé, ils étaient 5 000 ! Et si tous ces gens étaient présents, c’est parce qu’ils avaient téléchargé notre musique. Sans le mp3, ils n’auraient jamais eu les moyens d’acheter nos disques, donc de découvrir notre musique, et ils ne seraient jamais venus nous voir. Du coup, on se serait réellement retrouvé devant cinq ou six personnes !

Penses-tu que le vinyle va totalement disparaître ?

Non, il a toujours eu des concurrents et il s’en est bien sorti. A la fin des 70’s, c’était la copie sur les cassettes, puis le CD est arrivé. Le vinyle a survécu à de nombreux adversaires, c’est un vétéran quelque part. Quand je joue des vinyles et qu’un gamin vient me demander pourquoi son mp3 sonne moins bien que mon disque, je rigole et je lui réponds que c’est normal, que je suis juste en train de jouer la source originale et que le mieux serait qu’il aille acheter le vinyle, puis qu’il le copie en mp3 !

Non, [le vinyle] a toujours eu des concurrents et il s’en est bien sorti.

Tu as commencé par être musicien de studio, tu as même eu un groupe signé sur Motown... Comment as-tu approché les sonorités électroniques ?

L’expérience Motown a été catastrophique, le label voulait nous transformer en boys band avec un nom à la con et un maquillage débile. Cela a beaucoup influencé la philosophie d’Underground Resistance. Pour répondre à ta question, j’ai découvert l’electro avec Kraftwerk. Leur musique me fascinait. Au début, j’essayais de la rejouer avec une guitare et c’était impossible ! En fait, à l’époque, je ne savais pas qu’ils la composaient avec des machines ! [Rires]

L’autre groupe essentiel pour comprendre Underground Resistance, c’est Public Enemy ?

Oui, ils étaient attendus, on avait tellement besoin d’eux. La drogue avait entraîné tout le monde dans la spirale infernale : « Il me faut de l’argent, il me faut de l’argent. » Quand Public Enemy est arrivé, ce fut comme une lumière de vérité qui frappait la ville, une prise de conscience générale. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à accepter la façon dont la drogue a balayé la ville. Les textes de Public Enemy sont incroyables, et même si on est soi-disant dans un pays où la liberté de parole existe, ce groupe a ouvert les yeux à des tas de gens. Mais il y a d’autres personnes qui ont également compté pour Underground Resistance, comme Electrifying Mojo, un DJ qui, avec son émission de radio, a introduit la pop synthétique européenne à Détroit, une musique qu’il mêlait au funk de Prince et de George Clinton.

En fait, à l’époque, je ne savais pas que Kraftwerk composaient leur musique avec des machines ! [Rires]

[Il s’interrompt] Il y a un autre facteur qui a été important pour moi et dont j’ai peu parlé : j’ai grandi entouré de vétérans de la guerre du Viêtnam. J’ai beaucoup appris avec ces gens, j’ai appris à me battre et à écouter. C’est une influence assez sombre, mais elle m’a vraiment rendu plus mature.

Tu es toujours resté fidèle à tes convictions, notamment dans ta façon de rester dans l’ombre, toujours indépendant et underground. Tu n’as jamais eu des doutes quant à cette attitude ? Tu n’as jamais été tenté de faire des concessions ?

Bien sûr, parfois tu as une offre, ça te donne envie... Si un jour ma mère a besoin d’une opération du cœur, je devrais peut-être passer outre mes principes et me vendre pour la sauver. Je touche du bois pour que cela n’arrive pas. L’argent peut être une grande tentation, mais il n’achètera jamais une âme. Mon grand-père, qui a joué un rôle très important dans mon éducation, m’a dit un jour : « À une époque, les nôtres furent des esclaves, fais très attention à ne jamais en devenir un. »

L’argent peut être une grande tentation, mais il n’achètera jamais une âme.

Que penses-tu des artistes qui fonctionnent différemment, qui travaillent avec des majors et n’hésitent pas à faire des concessions ?

On ne connaît jamais les véritables motivations des gens, peut-être le font-ils pour assurer un certain avenir à leur famille... Le problème reste qu’une grosse entreprise est incapable de se montrer réactive face à la musique indépendante car ça va bien trop vite pour ce genre de structure. Ce que Jeff et moi avons fait hier soir, ça prendrait des années à une major pour justifier un tel investissement. L’underground n’attend personne, et c’est ce qui me plaît dans cette attitude. Si j’aime un morceau, si je le trouve funky, je le sors sans me poser de questions. Tant pis si c’est un flop, tant mieux si c’est un tube.

Le site d’UR comporte pas mal de labels « alliés », dont M_nus et Plus 8 de Richie Hawtin. Vous êtes toujours en contact ?

Bien sûr ! Plus 8 et UR sont nés presque en même temps, au début des années 90, et on s’est très vite inscrits dans une compétition amicale et positive. J’aime Richie depuis longtemps, c’est un mec bien. Il m’apporte toujours des ondes positives. On parle souvent des fois où tout UR rejoignait le Canada pour jouer avec eux au base-ball. L’équipe qui gagnait remportait une douzaine de packs de bières. C’était épique.

J’aime Richie depuis longtemps, c’est un mec bien. Il m’apporte toujours des ondes positives.

Aujourd’hui, on s’envoie des mails, et on ne peut jamais s’empêcher de parler matériel et technologie. On part toujours dans le débat sans fin « hardware contre software ». Quand Richie voit qu’on achète et qu’on sort toujours des vinyles, il hurle : « Arrêtez, l’ordi c’est mieux ! » Il a toujours communiqué sa passion pour la technologie de manière très positive, et a toujours voulu nous convaincre de s’y mettre en nous disant : « Vous faites de la très bonne musique, mais avec du matériel primitif, essayez plutôt ça ! ». Ça me fait rire !

Tu ne donnes que très rarement des interviews, pourquoi ?

J’ai souvent eu l’impression que les journalistes ne comprenaient pas la philosophie, l’esprit derrière UR. J’ai parfois eu le sentiment qu’ils étaient défoncés tellement leurs questions ne voulaient rien dire. Certains me demandaient « Quelle est ta couleur préférée ? » Que veux-tu que je réponde à ça ? Donc on a commencé à refuser des demandes d’interviews. Le problème, c’est que cela a empiré les choses : certains journalistes ont commencé à raconter n’importe quoi, à dire qu’on refusait d’être interviewés par des Blancs, qu’on était racistes. Ce qui a vraiment refroidi mes rapports avec la presse.

Underground Resistance

Concluons avec une question d’actualité : quarante ans après le fameux discours « I have a dream » de Martin Luther King, Barack Obama est le premier Noir investi à la candidature pour la présidence des États-Unis...

[Il me coupe la parole] J’avais pensé à cette question. Voilà ma réponse : j’aurais tellement aimé que mon grand-père soit encore là pour voir ça. Obama n’est pas encore président, mais sa candidature est déjà une victoire. Pas seulement parce qu’il est Noir, mais aussi parce qu’il est très intelligent et qu’il incarne un changement réel. Mais ma première phrase résumait exactement mon sentiment : j’aurais tellement aimé que mon grand-père soit là pour voir ça.

Mike s’interrompt et jette un œil distrait autour de lui. Une brise agréable réveille cette fin d’après-midi ibérique. À côté, à quelques mètres seulement de nous, de jolies jeunes filles se baignent dans une piscine. La stéréo diffuse une musique lounge insipide. Le contraste avec notre hôte est saisissant. Il sourit : « C’est calme, ici, c’est toujours calme chez les riches. Les pauvres, eux, doivent toujours bouger pour assurer leur survie. C’est étrange. » Il jette un œil en direction des enceintes. « Mon Dieu, j’espère que je ne ferai pas ce genre de musique quand je serai plus vieux ! » Puis Mike se lève et sourit amicalement : « Si tu viens à Détroit, contacte-moi, je te ferai visiter la ville. » Damien Almira

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