Par Bettina Forderer

Mardi 28 juillet, Berlin, se tenait l’avant-première de I Dream of Wires, documentaire canadien sur la création, l’abandon et la résurrection du synthétiseur modulaire. Ce soir-là, la foule tirée à quatre épingles qui se pressait dans la salle surannée du cinéma Babylon témoignait déjà de ce récent retour de hype.

Le hardware et le software

La genèse du projet remonte à cinq années en arrière, lorsque Robert Fantinatto décide de filmer, en caméra numérique, le retour en grâce de l’instrument analogique. Avec, derrière cette impulsion de réalisation, une curiosité sur un phénomène plus global d’insatisfaction face au digital, sans doute aussi à l’origine de la popularité nouvelle de la photographie argentique, du vinyle et de la cassette.

« Il y a une réévaluation des choses qu’on a travaillé si dur à évacuer : des choses physiques que tu peux chérir et transmettre. Un modulaire est unique, fait-main, customisable, c’est autre chose qu’une pièce de software » nous expliquait-il, attablé avec le producteur du film Jason Amm dans la cour de leur hôtel, la veille de la projection.

Un modulaire est unique, fait-main, customisable, c’est autre chose qu’une pièce de software.

Une physicalité du hardware qu’on pourrait opposer à l’expérience online immersive au cœur de la démarche d’entités musicales telles que PC Music, Amnesia Scanner ou encore 18+ qu’on qualifiera, par facilité de langage, de post-Internet (une esthétique de pastiche, de collage constitué des tous les éléments que l’on peut trouver sur les sites Internet corrompus et manipulés) dont les sources autant que le mode de diffusion sont l’espace du réseau.

Le studio ou la cave qui abritent bien souvent le modulaire peuvent à ce titre être au contraire considérés comme des espaces à soi, où l’individu est coupé de la communauté intrusive du Web, de l’auto-documentation permanente qui a cours sur les réseaux sociaux et de la capture systématique des données personnelles.

« Avec un modulaire, il y a tant de variables qu’un son créé est impossible à reproduire. Sans enregistrement, il est perdu pour toujours. Mais tu l’as expérimenté. Avec l’essor des nouveaux medias, on a l’impression qu’un instant n’existe pas s’il n’est pas documenté et partagé », continue-t-il.

Avec l’essor des nouveaux medias, on a l’impression qu’un instant n’existe pas s’il n’est pas documenté et partagé.

Mais alors que les set-ups des musiciens hybrident équipements analogiques et numériques dans un joyeux syncrétisme, la dualité entre une logique d’appropriation du digital et du réseau (propre à la pop culture) et une de repli (propre à la contre-culture) n’est pas pertinente. Le modulaire est surtout le moyen de créer les sons les plus étranges, les plus radicaux, qui peuvent, par le biais du sampling, venir phagocyter des tracks digitaux.

Une démarche qui a largement la place nécessaire pour se déployer dans la techno où, en dehors du kick beat, des sons abstraits forment la base de la musique.

L’homme et la machine

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Mais lors des cinq années qu’a nécessité la préparation du film, le projet a beaucoup évolué, organiquement. Ce qui devait être un constat du phénomène aujourd’hui (pourquoi ces gens utilisent ces outils à nouveau ? sont-ils obsédés ? sont-ils en train de ruiner leur vie personnelle en dépensant tout cet argent en équipements ?) s’est transformé, au fur et à mesure de la découverte de nouveaux témoignages et de matériaux d’archives, en une Histoire avec un grand H. Histoire de la machine, que la version définitive du documentaire retrace, avec une chronologie fouillée et une certaine emphase, de sa création à son abandon, de sa résurrection à son intronisation - comme Jésus Christ, en somme.

Pour rendre l’Histoire d’une machine intéressante, peut-être faut-il qu’elle prenne vie, et peut-être faut-il aussi dramatiser les rouages du scénario afin de tout rendre larger than life. À l’américaine. Le mérite principal de I Dream of Wires est de prendre à contre-pied la posture de la plupart des documents consacrés à la musique électronique qui traitent en réalité, non pas de la musique, mais de ce qui gravite autour : les aspects sociaux, la scène, les musiciens, ou encore la culture rave. Le thème du film, ce n’est pas les hommes, c’est leurs outils.


Pour autant, nous n’avons pas ici affaire à une Histoire des Sciences et Techniques illustrée, à la rationalité lisse (et ennuyeuse). À la surface de ces pièces d’ingénierie épiques, clignotantes et parcourues d’un dédale de câbles, une image mentale affleure, ouvrant la brèche à l’imaginaire : celle de la console du vaisseau spatial de 2001, l’odyssée de l’espace.

L’œil du réalisateur, à l’affût, élabore des métaphores dans la façon de filmer, de mouvoir la caméra, qui renvoient au fonctionnement de l’appareil. Une vidéo d’archive de femmes au travail dans une usine électrique dans les sixties paraît sortir tout droit d’un des romans de la gentille SF d’Isaac Asimov.

C’est une activité mentalement stimulante et amusante. Presque une forme de méditation.

Mais revenons aux hommes. Les plans amoureux du modulaire sont entrecoupés de témoignages de passionnés aux yeux brillants filmés devant leur collection, dont des guests de prestige : Morton Subotnick, Carl Craig et Legowelt, pour n’en citer que quelques-uns. Collections infinies. De fait, la configuration en patchwork de l’instrument est un piège pour personnalités addictives : on est toujours à un module près du système idéal. Réunis, ces portraits d’hommes profilent les différents utilisateurs dans un large spectre qui s’étend du musicien à la recherche de l’outil le plus flexible au fétichiste motivé par un rapport de fascination qui n’a rien à voir avec la musique.

Car le plus passionnant est là : faire de la musique n’est pas nécessairement la finalité. « Pour ma part par exemple, je produis de la musique électronique, mais, souvent, je veux juste me détendre et m’échapper dans le monde imaginaire des bruits étranges que je fabrique. C’est une activité mentalement stimulante et amusante. Presque une forme de méditation », clôt Jason Amm.