Article écrit par Jean-Paul Deniaud, paru dans le Trax #183 de juin 2015. Dossier streaming : Pourquoi ils veulent tous nous faire payer.

Le streaming et ses implications sur l’économie de l’industrie musicale n’ont jamais été autant sous les projecteurs. La ministre de la Culture Fleur Pellerin vient de nommer un médiateur, Marc Schwartz, conseiller à la Cour des comptes, pour que les parties concernées (artistes, maisons de disques et plateformes musicales) s'entendent sur la rémunération et la répartition des revenus de la musique numérique. Bruxelles vient aussi de lancer son grand chantier du numérique, pour faire face à la transformation des usages, répondre aux interrogations grandissantes sur la rémunération des artistes, et mettre son nez dans les relations confidentielles et toujours plus complexes entre majors et labels avec les nouveaux supergroupes du numérique : Amazon, Apple, Spotify ou encore Google, maison mère de YouTube.

À quelques semaines du lancement d’Apple Music, la firme ferait pression sur les majors afin qu’elles ne renouvellent pas leurs accords avec ses futurs concurrents.

Ces entreprises, dont la fiscalité (très) optimisée est dans le viseur de l'UE, voient d’un très bon œil la croissance du streaming vidéo et musical, un nouveau gâteau à se partager. À titre d’exemple, l’an passé en France, les revenus du streaming ont progressé de 34 %, dépassant les revenus liés aux téléchargements légaux pour atteindre 55 % des revenus du numérique. Et si une seule chanson par semaine pouvait dépasser le million de lectures toutes plateformes confondues, ces dernières semaines ont régulièrement vu deux ou trois chansons dépasser le million, le morceau "Lean On" de Major Lazer tapant carrément les deux millions d'écoutes (cf: le graphique ci-dessous).

Streaming

Nombre de lectures en streaming du track #1 des charts en France, par semaine. La semaine du 19, c'était "Lean On" qui dépassait carrément les 2M de lectures.[/caption] À l’échelle mondiale, le chiffre d’affaires du streaming a atteint en 2014, selon la Recording Industry Association of America (RIAA), 1,9 milliard de dollars (dont seulement 72,6 millions d'euros en France, selon le SNEP), dépassant même le CD aux États-Unis. Pas étonnant que les lignes bougent. Alors que Beatport, premier site de téléchargement des musiques électroniques, lançait il y a quelques mois son propre service de streaming audio, Apple devrait faire une entrée fracassante dans la cour des Spotify, Deezer, Pandora ou SoundCloud en annonçant son service Apple Music ce 8 juin. Même les artistes s’y mettent, Jay Z rachetant le service Tidal pour proposer un stream audio HD sponsorisé par les plus célèbres artistes.

De son côté, Spotify vient tout juste de lever 350 millions de dollars (faisant grimper la valeur de la société suédoise à 8 milliards de dollars !) et dégaine nouveaux services (streaming vidéo, podcasts), partenariats en série (Uber, Sony) et prix cassés (3 mois d'abonnement pour 0,99 dollar). Une guerre qui ne fait donc que commencer, alors qu'en coulisses, les négociations sont âpres. À quelques semaines du lancement d’Apple Music, la firme, selon The Verge, ferait pression, forte de ses 800 millions de comptes iTunes, sur les majors afin qu’elles ne renouvellent pas leurs accords pour le streaming gratuit de leurs catalogues avec ses futurs concurrents. Dans le viseur… Spotify.

LA PRESSION DES MAJORS

Les trois majors (Sony, Universal et Warner), après avoir avalé leurs concurrentes ces dernières décennies, n’hésitent pas à mettre dans la balance leurs fonds de catalogue considérables pour obtenir des avantages inaccessibles aux labels indépendants. À la limite de l’abus de position dominante, elles créent ainsi, selon le rapport de la mission Phéline, commandé par le ministère de la Culture, “d’importantes disparités dans les conditions que les différentes catégories de producteurs obtiendraient […] notamment du fait des clauses inégalement favorables d’avances ou de minima garantis”.

(c) Quartz.com

#SpotifyLeaks

Une situation grandement inégalitaire qui a explosé au grand jour fin mai, avec la diffusion par The Verge d’un contrat (aujourd'hui supprimé) liant Spotify et Sony Music Entertainment. Signé entre les deux parties en janvier 2011, quelques mois avant le lancement de la plateforme aux États-Unis, ce document révèle les paiements que Spotify doit verser en avance à Sony (25 millions de dollars sur trois ans), ses objectifs d’abonnements à atteindre et le complexe calcul des gains par écoute. La firme suédoise s’engage également à relever le montant avancé à Sony si un meilleur deal est signé avec une major concurrente.

Nulle mention, par contre, du reversement de ces sommes par Sony aux artistes. Interrogé par The Verge, Rich Bengloff, président de l’Association américaine pour la musique indépendante et ancien des majors, déclare de son côté que “les labels gardent habituellement ces avances pour eux”. On lit encore dans ce texte de 42 pages comment Spotify cède à Sony 9 millions de dollars d’espaces publicitaires pour la promotion de ses artistes. Des espaces que Sony peut revendre à des tiers. Mais une autre clause permet à Sony de retirer encore plus de revenus de la plateforme de streaming. Spotify s’engage à un revenu moyen par morceau, abonnement et streaming gratuit compris. Si le revenu par écoute dépasse le montant prévu, Sony est autorisé à conserver cette part.

Sony

Universal Music met aussi la pression à Spotify. Fin mars, le Financial Times dévoilait les négociations sur la reconduction des droits entre la maison de disques et le suédois. Un deal majeur pour les deux parties, Spotify devant verser, selon une fuite dans le New York Post, 1 milliard de dollars de royalties sur les deux prochaines années. Selon le FT, Universal voulait contraindre la plateforme à différencier ses offres gratuite et payante afin de pousser les utilisateurs à s’abonner. Doit-on voir ici la main invisible d’Apple, qui œuvre pour annihiler le streaming gratuit avant le lancement d’un Apple Music uniquement accessible par abonnement ? Pas si sûr.

La communication des majors, ces derniers mois, est claire : il n’y a pour eux point de survie avec les seuls revenus publicitaires des services de streaming. Ce n’est que par les abonnements que serait assurée la pérennité de l’industrie musicale. Pour Spotify, qui recrute en grande partie ses abonnés parmi les utilisateurs du gratuit, l’idée du passage au tout payant a pour l’instant toujours été radicalement rejetée. Mais pourront-ils résister très longtemps ?

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