En cette fin de journée caniculaire de juin, le réseau téléphonique fait des vagues, la discussion tangue, et le coup de fil initialement prévu semble donc tomber à l’eau. S’apprêtant à jouer à La Machine du Moulin Rouge quelques heures plus tard, Flavien Berger nous invite finalement à le retrouver sur la terrasse du Bar à Bulles. La conversation sera ponctuée par ce qu’il appellera des interludes, où les mélopées un peu barrées dégoulinant de son pocket piano Critter & Guitari ont été ici isolées et mises en ligne. Rencontre avec l’auteur de l'album Léviathan comme l’aboutissement d’une marche le long d’une “Rue de la Victoire” serpentante.

Crédits photos en Une: Arthur Peschaud

Tu n’es pas Kraftwerk. Tu n’es pas Étienne Daho ni Nicola Sirkis. Tu n’es pas non plus Air, ni Sébastien Tellier. Mais qui es-tu, Flavien Berger ?

Je suis un garçon français qui a grandi, comme Melville, dans le XIIIe arrondissement de Paris. C’est un quartier chinois, qui donne une vision du futur, parce que je crois que le monde de demain sera très asiatique, comme dans Blade Runner. Je ne viens pas de Versailles, ni d’Allemagne. J’ai écouté de la musique très tôt, et je fais de la musique tout seul. Je joue de l’accident, plus que de l’instrument à proprement parler.  


"Je joue de l’accident, plus que de l’instrument à proprement parler."

Ces noms auxquels tu es si souvent associé t’influencent-ils réellement ?

Bien sûr. J’ai énormément écouté Air. Sébastien Tellier aussi. J’ai compris avec son album Sexuality qu’on peut faire de la variété sans que ce soit de la merde, sans que ce soit naze, et sans que ça semble venir d’une autre génération. J’ai fait un gros voyage temporel à ce moment là, puisque je me suis rendu compte que ma génération pouvait faire de la variété, tout en me permettant de rêver quand même. Ça a brisé mes a priori. Kraftwerk, c’est clairement une influence, même si je ne suis pas érudit du tout sur leur discographie. Je ne saurais pas te dire dans quel ordre se sont suivis leurs disques. 

Par contre, je sais qu’il y a des sonorités et une espèce de simplicité dans le choix des arrangements qui me plaisent. Les sujets évoqués deviennent poétiques alors qu’ils sont modernes, ou post-modernes. Je crois que ce groupe a été absolument moderne parce qu’il a vécu avec ce qui émergeait à son époque. Et c’est ce que j’essaye de faire aussi : ne pas faire semblant de venir des années 1980, mais se demander ce qu’est notre son aujourd’hui, et comment on écoute de la musique.


"C’est ce que j’essaye de faire aussi : ne pas faire semblant de venir des années 1980, mais se demander ce qu’est notre son aujourd’hui, et comment on écoute de la musique."

Et Daho, malheureusement… je ne connais pas bien. On me compare à lui parce qu’il chante d’une voix basse, un peu monocorde, et en français ; le français étant, bizarrement, un qualificatif de la musique. Comme si chanter dans une langue était un genre en soi. Je suis assez hermétique à la notion de genre...

Flavien Berger

Ta musique oscille entre synth pop, kraut-rockabilly et expérimentale amphibie. Plutôt rock ou électronique ?

Oh, des genres ! Je me sens plutôt appartenir à l’électronique. Le rock, c’est une énergie que j’aime bien, mais on ne peut pas comparer cette énergie à des instruments. J’utilise des instruments électroniques. Tu peux faire du rock sans guitare. Donc, moi, je pense que je fais de la musique électronique. Je fais de la musique d’ordinateur. Je fais de la musique du futur. Je joue avec la synthèse, la possibilité de recréer des sons à partir de sons existants, et le fait de demander à un ordinateur : “imagine ce qu’il y a entre ce son là et ce son là”. Un peu comme quand on demande à un ordinateur de trouver des images dans des images, ce qui ressemble étonnamment à ce que tu peux voir lorsque tu prends du LSD.


"Je fais de la musique d’ordinateur. Je fais de la musique du futur."

Après, il y a une énergie dans le rock, ou dans le garage, qui est l’invitation à danser, et à parler d’histoires d’amour de manière un peu décalée ou avec du recul. Cette énergie s’apparente aussi au blues, qui a donné le rock. Donc, dans ce cas là, oui, je suis hyper influencé par le blues dans les thèmes, dans cette espèce d’hégémonie diabolique qui y est présente, et dans le fait qu’il y a un avant et un après la rencontre d’une personne. Je suis assez empreint de ces histoires là, et c’est un sillon que j’aimerais continuer à creuser, d’ailleurs, mais les outils que j’utilise sont électroniques et je me revendique d’une filiation de musique électronique.  

Comment ça se passe en studio ?

“En studio”, ça n’existe pas vraiment, en fait. Je fais du home studio. Je n’ai pas encore été dans un cadre où on loue un studio pendant deux semaines pour aller enregistrer, boire du Jack Daniel’s et faire de multiples sessions. Je suis souvent avec mon ordinateur et mon casque. Je prends beaucoup le train, et j’ouvre toujours des projets dont je ne sais plus trop à quoi ils correspondent. Je fais des modifications. Je referme. J’ouvre d’autres projets. Comme si tu re-regardais un album photo en le commençant à une page différente. C’est une re-rencontre constante avec des sons enregistrés à droite à gauche, des matières.

Au bout d’un moment, tout ça devient une espèce de palette, que je continue à travailler quand elle commence à ressembler à un morceau. Et je fais des suites, des morceaux en plusieurs étapes, avec plusieurs paysages possibles : c’est une succession progressive d’inspirations différentes qui se mettent bout à bout, et que je remanie. A côté de ça, j’ai un carnet dans lequel je note les mots que j’aime bien. Et après, la rencontre entre paroles et musique vient assez naturellement : le numérique a besoin du papier, et vice versa.


"J’ai un carnet dans lequel je note les mots que j’aime bien."

“Léviathan”, le titre de ton album sorti sur Pan European Recording, est l’évocation d’un animal marin fabuleux, mythologique et biblique. Cette légende a été empruntée à de nombreuses reprises au cours de l’Histoire, dans des domaines extrêmement différents. Ton Léviathan à toi est-il plutôt philosophique à la Thomas Hobbes, ou tout droit sorti d’un jeu vidéo à la Pokémon ?

Artwork de  

Avec ce premier album, j’avais l’impression de toucher quelque chose de plus grand que moi : OK, tu mets un pied dans la ‘zik. Tu vas faire un album, qui raconte une histoire. Il y a des albums que tu aimes bien. Tu vis avec un album, comme tu vis avec un bouquin. Tu as traversé des choses en écoutant un album. Même si, aujourd’hui, on peut écouter un morceau puis passer facilement à un autre, j’aime bien voir un album comme une pièce. Cette pièce est quelque chose d’assez monstrueux, dans le beau sens du terme : pour moi, un monstre est une création de l’humain qui le dépasse, et qui a sa propre vie après, sans forcément détruire son créateur, mais que tu ne maîtrises plus au bout d’un moment, parce que c’est plus grand que toi.

C’est ce qui se passe avec la musique, et je voulais faire allégeance à cette espèce de colosse qui était là. Léviathan raconte donc à la fois une plongée amoureuse, ou une métaphore filée de l’histoire d’amour et de la plongée sous-marine, et c’est surtout la rencontre d’un territoire, qui est le territoire musical, auquel je ne veux pas me confronter de manière pugnace. C’est une nage partagée : visualiser un truc, me mettre au pied de ça, comme dans le jeu vidéo Shadow of the Colossus, où tu es un chevalier qui doit terrasser des colosses si grands qu’il faut grimper dessus comme sur des ruines. Comme si c’étaient des paysages.


"Cette pièce est quelque chose d’assez monstrueux, dans le beau sens du terme."

J’ai été assez empreint de ça en faisant cet album. Je suis également proche de la plasticienne Maya de Mondragon, qui est très inspirée par l’univers aquatique. Elle a réalisé le clip de “Rue de la Victoire”, qui prend place dans Second Life : un endroit qui, maintenant, est vide d’humains, alors qu’il en était rempli il y a quelques années. Ce sont des ruines humaines, mais virtuelles. Et, au delà de ce domaine aquatique, ce sont le fantastique et la fantaisie qui m’intéressent.

Le fantastique… tu irais jusqu’à mettre en relation ton album avec Alice au Pays des Merveilles, par exemple ?

Oui, carrément, et surtout avec De l’autre côté du miroir. Pour le clip de “La Fête Noire”, réalisé par Robin Lachenal, j’avais la vision d’un petit garçon esseulé dans une fête foraine, qui n’arrive pas à en profiter parce qu’il s’est pris un rateau. Normalement, à la fête foraine, tu lèves les yeux et tu kiffes. Plutôt que de lever les yeux au ciel, il baissait la tête, et voyait des flaques reflêtant la fête. Ces flaques, qui étaient en fait des portes interdimensionnelles, lui permettaient d’aller de l’autre côté de la fête de couleur, dans la fête des Atlantides, donc la Fête Noire. Il y a cette idée de l’ailleurs. Cette idée qu’il y a une porte, et que tu t’en vas.  


"Il y a cette idée de l’ailleurs. Cette idée qu’il y a une porte, et que tu t’en vas."

Dans ton album, on entend des courants sonores aux rythmes doux ponctués par des clapotis de synthés, sur lesquels flottent çà et là des vocaux éthérés. Ne serions-nous pas en train d’effleurer l’ataraxie plutôt que le chaos accouché par un monstre sous-marin ?

À partir du moment où tu changes les échelles, quelque chose qui est tout petit va se déplacer très vite, et quelque chose de grand va se déplacer très lentement : toi à ton échelle d’humain, tu ne te rends pas compte que ce qui est énorme bouge. Les plaques tectoniques bougent, peut-être même plus qu’une fourmi dans sa vie, mais c’est un autre rythme. Et je crois que le Léviathan n’est pas à l’échelle humaine. Ce sont des corps qui se fondent les uns dans les autres, qui forment une espèce de masse génératrice sonique qui évolue. Et c’est ça, la musique.


"Ce sont des corps qui se fondent les uns dans les autres, qui forment une espèce de masse génératrice sonique qui évolue. Et c’est ça, la musique."

Si on essaye d’en tracer une data visualisation, je pense que ça ressemblerait à une espèce de serpent, qui se finirait peut-être sur lui même, comme le 8, qui est le chiffre de l’album, sans parler de cycle infini ou de réincarnation. Concernant l’ataraxie, c’est vrai que quand je fais de la musique, je vais plus naturellement vers des choses calmes. J’aime beaucoup l’ambient. Je suis hyper influencé par Brian Eno.  

Peux-tu nous parler un petit peu de Sin, le collectif dont tu es membre ?

Sin est un regroupement d’artistes, de musiciens, de designers et de réalisateurs. C’est un collectif de chercheurs de failles : on essaye de trouver des failles dans des choses qu’on met en place. C’est un branchement de personnes, un patch. On installe des systèmes, des Dreamachines, en référence à la Dreamachine originelle de Burroughs et Gysin qui est une espèce de bric à brac pour triper en prenant de la drogue.

Nous, on se sert de ce terme là pour faire des installations qui traduisent un signal en un autre : musique en lumière, lumière en musique, etc. On utilise la synesthésie pour faire des correspondances axées sur la recherche technologique. On était récemment à une soirée dans le cadre du festival Côté Court, avec un sound system reggae pour envoyer grave de volume, et on y a fait un test. L’expérimentation est vraiment au centre de notre pratique.


"L’expérimentation est vraiment au centre de notre pratique."

D’ailleurs, on va sortir un disque sur Pan European Recording. Il est en pressage en ce moment. C’est un disque assez génial, parce qu’on a enregistré du vent !

C’est ce qu’on appelle le field recording, c’est à dire l’enregistrement sur le terrain. On a enregistré une espèce de tour de relai en tubes d’acier dans laquelle le vent s’engouffre, à la frontière de l’Espagne et de la France. Quand la tramontane se lève, tous ces tubes deviennent des flûtes à des hauteurs de ton différentes, qui forment une chorale magnifique. Et sur la face B, on a fait un remix du vent. C’est le premier disque du collectif Sin, et c’est du vent !

flavien

D’autres projets ?

Je continue à faire de la musique de mon côté. Je vais sortir un album gratuit à Noël, pour partager, parce que je ne gagne pas d’argent en vendant des disques. Autant ne pas faire tout le temps semblant que ça devrait être payant... Sinon, je suis hyper content, parce que je produis le prochain EP de Judah Warsky, qui parle de solitude. Faire un disque sur la solitude à plusieurs, c’est drôle.


"Je vais sortir un album gratuit à Noël, pour partager, parce que je ne gagne pas d’argent en vendant des disques. Autant ne pas faire tout le temps semblant que ça devrait être payant..."

2015, année apothéotique ?

Ouais, carrément. Pour un disque qui parle de plongée dans les abysses, c’est assez marrant. Sans être pessimiste, je crois à la sinusoïdale. Je pense qu’il faut bien suivre les mouvements, et ne pas avoir trop d’attentes…

En bref, ne pas avoir peur d’être au creux de la vague… Exactement… Oh, belle fin ! Je n’ai jamais fait de surf, ni de plongée...