Comment devenir musicienne de musique électronique alors que la plupart des références et des possibles collaborateurs sont des artistes hommes ? Pourquoi n'y a-t-il pas plus de femmes dans l'Histoire des musiques électroniques ? Quel regard sur la femme technicienne ou geek ? Et surtout, comment faire bouger les lignes ? Des questions que nous serons amenés à poser à Ellen Allien ce soir au Pavillon des Canaux (Paris, 75019), lors d'une table ronde réunissant donc la boss du label Bpitch Control mais aussi Rag (Boss/DJ Barbi(e)turix) et Stéphane Amiel (Directeur du festival Les Femmes S'en Mêlent). Une rencontre animée par Trax Magazine dans le cadre du rendez-vous estival POP MEUFS.

Article publié en italien le 10 juillet sur le site Soft Revolution sous le titre "Club culture e dominio maschile: che fare?"

Par Magda Redaelli. 

J'ai plongé dans la musique électronique il y a 4 ans, après une adolescence vécue à fond dans le hardcore, le punk, le post-punk... Bref le post-tout et n'importe quoi typique de ma génération. Comme tout adolescente problématique qui se respecte, j'ai essayé plusieurs fois de former ou rejoindre un groupe mais les choses ne se sont jamais vraiment concrétisées. Un peu parce que les gens que je connaissais n'étaient pas chauds pour avoir une fille dans le groupe, mais surtout parce que j'ai toujours préféré jouer toute seule. Je me suis donc récemment décidée à acheter un microphone, à apprendre à manier Ableton Live et à donner vie à mon projet musical.

Mais au moment de commencer, j'ai réalisé deux choses : 1- Je n'ai pas beaucoup de productrices de référence, puisque la plupart des producteurs que je connais sont des mecs et mes artistes préférées sont des performeurs. 2- À l'exception d'une amie et de filles que je connais via Internet, tous mes amis réels en chair et os qui font du son sont des hommes. Et j'en suis venu à me demander pourquoi il n'y avait que peu de productrices, et surtout, comment changer cette dure réalité ? Ici, le terme "musique électronique" que j'utilise renvoie plus particulièrement à la scène de la dance music : house, techno, bass music, etc.

Comme le dit si bien Mollie Wells des Funerals, la situation de la production féminine varie sensiblement d'une scène à l'autre: "Les gens ont tendance à considérer la musique électronique comme un bloc monolithique unique, mais il y a une grande différence entre les différentes scènes. La masculinité semble être obligatoire dans l'univers de la techno, et aussi la conviction que si vous produisez quelque chose pour le club, vous devez forcément être un homme."

En fait, cette question des femmes dans la musique club a deux facettes distinctes, mais inextricablement liées entre elles. 1) Le manque de participation généralisé entraîne un manque de visibilité de celles qui font partie de la scène. 2) Et vice versa : le peu de visibilité finit par entretenir une vision masculine de la club culture... qui engendre le manque de participation féminine. Bref, sans chercher à établir qui apparut en premier de l'oeuf ou de la poule, le vrai problème est qu'il existe un cercle vicieux, et qu'il va bien falloir le rompre pour changer les choses.

Amnesia : quand les femmes disparaissent de l'histoire

Le manque de reconnaissance par rapport à la contribution des femmes, que ce soit en milieu scientifique, artistique, littéraire, a déjà été traité dans de nombreux articles, entre autres sur le site italien Soft Revolution. Je ne soulève donc rien de nouveau, pas même le triste oubli généralisé qui implique la recherche des pionnières dans le domaine acoustique et électronique (Delia Derbyshire...). C'est de coutume, dans l'histoire de la narration posthume, cette tendance à supprimer les femmes de la mémoire collective. De manière générale, lorsqu'il s'agit de femmes-qui-font-des-choses, il est certain que le récit posthume aura tendance à ignorer la valeur – ou à effacer complètement leur contribution – de leur travail. Et cela vaut également pour la musique. Oublierons-nous Wendy Carlos, cette femme trans qui a contribué à la création du synthétiseur et a publié le premier album de démonstration de son utilisation ?

Pochette du disque de Wendy Carlos - Switched-On Bach paru en 1968 et représentant un JS Bach anachronique devant un synthé Moog... Pochette du disque de Wendy Carlos - Switched-On Bach paru en 1968 et représentant un JS Bach anachronique devant un synthé Moog...

Mollie Wells: "Soutenir que la musique a quelque chose à voir avec le sexe de la personne qui la produit, à moins qu'elle parle exactement de ce dernier, c'est tout simplement absurde. Delia Derbyshire, Daphne Oram, Wendy Carlos, Doris Norton, Suzanne Ciani, Cynthia Webster... même Goldfrapp et Ann Shenton... Ces femmes n'étaient pas aux marges de la musique électronique, elles étaient des pionnières." "La musique produite par les femmes n'est pas un genre. Arrêtons de faire comme s'il s'agissait d'une mode passagère." C'est vrai, il faudrait arrêter. Si nous intégrions les femmes dans le récit posthume, si on leur donnait de la visibilité, reconnaissait leur crédibilité et leur travail, le problème de la faible participation des femmes, en conséquence, pourrait se résoudre.

La musique produite par les femmes n'est pas un genre

Cette éviction des femmes dans la narration posthume produit deux effets : cela encourage une vision machiste du développement des technologies, et cela nous démunit, nous jeunes filles d'aujourd'hui, de femmes charismatiques à suivre. La rareté des modèles féminins n'encourage pas les jeunes adolescentes à entreprendre en sécurité et en confiance toutes les activités qui sont encore – et à tort – considérées implicitement du domaine masculin. C'est précisément parce que leur contribution dans le domaine est ignorée par la plupart de la communauté, que les femmes sont encore considérées comme un phénomène exceptionnel dans la scène, et non partie intégrante d'une production exempte de sexe. Cela se traduit par une flopée d'articles qui contiennent le terme “DJ féminine”, ou des questions douteuses mettant en relation le fait d'être une fille et de travailler dans le milieu de la musique. Un malaise semblable à celui de Kim Gordon dans son autobiographie Girl In A Band.

Kim Gordon, Girl In A Band, Dey Street Books. 24 février 2015, en anglais. (288 pages)

Kim Gordon, Girl In A Band, Dey Street Books. 24 février 2015, en anglais. (288 pages)

"Des filles geek ? Impossible..."

Madeleine Bloom, artiste berlinoise qui a travaillé au support technique d'Ableton Live, montre comme tout cela a trouvé place dans sa carrière. Lorsqu'elle a été embauchée, Bloom a notamment découvert deux choses : la première était qu'elle ne recevait presque jamais d'appels de femmes qui cherchaient un support technique et la deuxième, qu'elle était la première femme à travailler dans l'assistance technique de cette entreprise. "Plus tard, j'ai découvert que seulement 7 % des utilisateurs d'Ableton Live étaient des femmes. C'était en 2010 ou en 2011. Je ne m'attendais pas un pourcentage élevé, mais ce 7 % m'a choquée." "Quand j'ai commencé l'assistance téléphonique chez Ableton, j'ai été choquée par le nombre de fois où l'on m'a prise pour pour une secrétaire", explique Madeline Bloom. "Ou lorsque mon interlocuteur insistait pour parler à quelqu'un d'autre lorsqu'il entendait ma voix. Ils étaient pour la plupart Américains, parfois Européens mais jamais des femmes. Bien que certains étaient parfois ravis de parler à une technicienne..."

Aujourd'hui, Bloom a décidé de se consacrer entièrement à la musique, mais la discrimination ne s'est pas arrêtée pour autant. "Oui, j'ai même entendu des choses comme : "On ne joue pas avec des filles parce qu'elles ne sont pas capables d'apporter leurs amplis", "vous chantez êtes la chanteuse ?" ou encore “qui a produit votre chanson?" etc..."

Les filles ne tendent pas à faire de la musique pour atteindre un certain statut social, surtout si celles qui sont dans le milieu ne l'obtiennent pas
Pour Bloom, la motivation qui pousse les garçons – et non les filles – vers la musique est le statut social. "La plupart des gars semblent commencer à jouer au cours de l'adolescence. Quand je rencontre un mec qui joue de la guitare, je lui demande toujours quand il a commencé. Adolescent ? Oui. Pour être cool et impressionner les filles ? Habituellement, je leur tire un autre oui, bien que parfois un peu plus réticent." "En revanche, aucune des femmes que j'ai rencontrées n'a commencé à s'intéresser à la musique dès l'adolescence, et pour ces mêmes raisons. Une musicienne est considérée comme une excentrique, et les garçons ne trouvent pas les musiciennes plus attirantes. Il n'y a donc aucun intérêt ! Et comme il y a donc moins de femmes de référence, les filles ne tendent pas à faire de la musique pour atteindre un certain statut social, surtout si celles qui sont dans le milieu ne l'obtiennent pas." Alors, comment peut-on espérer briser ce cercle vicieux et voir plus de filles sur Ableton et derrière les platines ? Et si chacun avait à faire sa part, consciemment...

Changer les choses ? Oui, mais comment...

La première étape, illustrée dans le documentaire "Ride the balance” (à regarder ci-dessous), est d'abord d'encourager les filles à s'intéresser à la musique, à s'exprimer à travers elle, et à croire en leurs capacités. En ce qui concerne les musiques électroniques, il s'agit, pour la productrice australienne Anna Lunoe de “proposer aux filles des ateliers sur les logiciels de musique, avant qu'elles ne commencent à entrer dans cette phase mentale où elles se convainquent de ne pas en être capables."

RIDE THE BALANCE from bad rep. on Vimeo.

La deuxième étape consiste à modifier la structure de la club culture. Comme expliqué par Jennyfer M. Brown dans son magnifique travail (datant de 1996, mais toujours d'actualité), les filles, se sentant en minorité, ont tendance à travailler seules ou à prendre comme référence les hommes dans le milieu, au lieu de former un réseau solide entre elles.

Pourquoi existe-t-il une Bromance et pas une "Sistance" ?

Il manque un système d'encadrement et de soutien, un mouvement fort et indépendant, capable d'évoluer d'une part et de l'autre de pénétrer violemment dans la scène. D'expérience personnelle, les tutoriels Ableton peuvent être utiles, mais il n'y a rien de plus édifiant que d'apprendre et d'évoluer avec ses amis. Mes amis s'envoient sans cesse des aperçus de leurs nouveaux projets. Ils se demandent des conseils, se réunissent pour travailler ensemble. Je voudrais avoir des amies qui font la même chose, qui se soutiennent et apprennent les unes des autres. Pourquoi existe-t-il une Bromance et pas une "Sistance" ?

Les femmes DJ-producteurs de l'atelier Ableton Live, réalisé en collaboration avec l'Athena Collective Les femmes DJ-producteurs de l'atelier Ableton Live, réalisé en collaboration avec l'Athena Collective.

L'Athena Collective est l'une des réponses qui vont dans ce sens. Réunissant des femmes pour des ateliers de formation Ableton, il vise à décloisonner les savoirs et les techniques en motivant les filles à apprendre entre elles. Enfin, il est nécessaire que la presse spécialisée, les blogs, les organisateurs, les labels, bref, toute l'industrie qui gravite autour de la dance music, prenne conscience de son rôle (important) dans la création de la scène et de son image. Et de sa responsabilité en ce qui concerne la visibilité des producteurs.

Pop-conférence : les femmes et la musique, animé par Trax Magazine

Le vendredi 17 juillet de 19h à 20h au Pavillon des Canaux A l’occasion de la venue d’Ellen Allien à la Machine du Moulin Rouge, Pop Meufs propose un échange autour de la question du sexisme dans la musique entre des personnalités côtoyant divers genres musicaux : Ellen Allien (DJ / Productrice), Rag (Boss/DJ Barbi(e)turix), Stéphane Amiel (Directeur du festival Les Femmes S'en Mêlent). Vaste sujet ! Animé par Jean-Paul Deniaud (Rédac-chef de Trax Magazine)..