Au-delà d'être un réalisateur accompli et un membre actif du cinéma alternatif, Fred Gélard pourrait bien s'apparenter à un sociologue. Si sa démarche de mieux comprendre la communauté des free parties le rapproche du travail de Lionel Pourtau et de son livre Techno, voyage au cœur des communautés festivesFred Gélard se distingue néanmoins de ces messages académiques et inhérents à cette profession en apportant une véritable portée humaine à ses propos. Son moyen-métrage Free Party raconte l'histoire de Julien, 18 ans, (interprété par Martin Combes) un jeune adolescent qui, BAC raté en poche, rend visite à son frère ainé Max (Pierre Lottin) qui vit au sein d'un espace d'accueil de travellers.

L'histoire d'une plongée dans un mode de (sur)vie basé sur l'autonomie de chacun, entre mécanique et nature, d'une fratrie éclatée par un passé non réglé, d'un amour naissant à contre-courant et à sens unique avec Lise (Marion Frizot), une jeune femme en marge du conditionnement féminin. Un triangle de vie, d'amour et de personnages autour duquel se dresse le tableau d'une communauté souvent fantasmée par les plus jeunes ou diabolisée par les plus vieux, mais dont le réalisateur tente de mieux nous faire comprendre ses ficelles et ses tripes. À voir, un extrait exclusif du film :

Entretien avec le réalisateur Fred Gélard

Free Party Fred Gélard

Quel est ton lien avec ce microcosme social des travelleurs ? Tu as un passé avec le milieu, est-ce que tu étais toi même un teufeur ?

J’allais en free dans les années 90 mais c’était des soirées techno, électro ou punk organisées dans des squats parisiens de la banlieue nord. Mais à part ça, pas vraiment, je viens plus du rock des années 80-90…

Comment ont-ils suscité ton intérêt ?

Tout est né d’une rencontre humaine, lorsque je suis arrivé à la Mine, un espace d’accueil de travelleurs à côté d’Anduze (Gard). À la base, ce lieu est connu parce qu’en 2000, ils ont organisé une énorme teuf et les Spiral Tribe y ont débarqué. (rires) En 2006, je m’y suis rendu pour faire ma première édition de Funky Freaky, un collectif qui organisait une fête là-bas. Ma femme qui est musicienne était invitée à jouer. C'est en l’accompagnant pour aider à l’organisation que je me suis retrouvé à guider les camions, installer la scène... Pendant 15 jours, j’ai connecté avec cet endroit, les gens qui y vivent, la musique… J’ai adoré, c‘était complètement dingue. Ce que j’y ai vu en premier, c’est une histoire à raconter. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose mais sans que ce soit un documentaire ou un reportage télé.

Une seule ? Pourtant il a plusieurs histoires imbriquées dans ton film. Celle d'une fratrie éclatée, d'une communauté, de la société, des rapports humains et de l'amour...

Oui mais c’est un film qui parle avant tout de liberté. Mine de rien quand tu y réfléchis, les gens qui ont des velléités et des envies de liberté, ce sont ceux qui ont des casseroles qui résonnent derrière eux. Un passé qui n’est pas réglé, qui est trop lourd à porter où dont ils en envie de s'écarter. Ce que j’ai voulu montrer ici c’est que tu ne peux pas courir après la liberté juste parce que tu veux suivre l’effet de mode ou parce que ça "à l'air sympa" de l'extérieur.

Il faut que les jeunes arrêtent de fantasmer ce milieu.

Free Party

C’est ce qui arrive au personnage de Julien qui débarque dans ce camp la tête pleine d’idéaux sur la vie nomade…

Oui c’est l’histoire d’un jeune qui est fasciné par le monde des free et qui fait l’expérience de la liberté. Il la cherche tout en se cherchant lui-même. Mais au-delà de cette quête, j’ai voulu montrer que ce n’est pas si simple et que c’est même illusoire. Il faut que les jeunes arrêtent de fantasmer ce milieu parce qu’aussi beau et paradoxal qu’il soit, lorsque l’on vit de cette manière, il faut s'investir, savoir bidouiller, bricoler mais surtout être autonome. Sinon tu vrilles… Ce n’est pas donné à tout le monde de comprendre ça.

Comment a réagi la communauté en te voyant arriver avec ton projet ?

En mars 2013, on a organisé des réunions pour présenter mon projet aux activistes et aux teufeurs. Comme ils sont assez soucieux de leur image, ce qui est plutôt normal vu comme la jeunesse est stigmatisée, ils voulaient que je leur raconte le projet de A à Z. En parlant avec eux, ils m’ont petit à petit orienté vers de nouvelles choses, ils ont fait évoluer des dialogues, des scènes et j’ai intégré certaines de leurs anecdotes… Nous avons eu une grosse période de collaboration et d’échange et finalement les anciens ont adoubé le projet. Finalement c’est ce que je cherchais, pouvoir témoigner d’une expérience réelle au plus proche de la réalité et au plus loin des discours politisés.

Humainement, j’en ai encore des frissons.

Ils ont tous participé ?

Oui, à part les quatre acteurs des personnages de Max, Julien, Lise et Jeff, toutes les autres personnes sont de vrais teufeurs issus de la communauté. Humainement, j’en ai encore des frissons.

Free Party

Comment tu as vécu cette expérience sur le tournage ?

J’ai adoré le côté esthétique de cet espace, de l’ambiance, des couleurs, la ferraille et la mécanique. Tout est visuellement très beau et ce rapport de dualité entre la nature et ce côté mécanique où tu es forcément obligé de mettre les mains dans le cambouï, avec les camions, les caravanes, est vraiment intéressant.

Le décor est authentique ou vous l’avez arrangé ?

On n’a rien touché. Mais on a du tout tourner assez vite parce qu’on a eu un sacré coup de pression. En mai, on a appris qu’ils venaient de recevoir un arrêté d’expulsion pour le mois d’août. Cela fait des années que le lieu est menacé parce que c’est une ancienne mine de plombs et de métaux lourds mais surtout parce que c’est un lieu de culture alternative et underground où il y a eu beaucoup de rassemblement. Forcément, les autorités ont cherché une faille.

Que l’image stigmatisée de ces jeunes et de ce mouvement change. Il faut appeler les choses par ce qu’elles sont : c’est une véritable discrimination.

Tu as voulu créer un débat autour de cette répression ? Ton film sort en VOD dans un contexte de plus en plus difficile entre l’État et les free

Avec ce film, je veux institutionnaliser le débat. Pour mieux comprendre, on m'a refusé la diffusion dans certaines salles de cinéma indépendantes et de festivals parce qu’au delà des raisons qu’ils m’ont donné, je suis sûr que c’est parce qu’ils ne voulaient pas avoir ce public-là dans leur salle. C’est à ce moment là que j’ai compris qu'il allait être très difficile de positionner le film d’une manière classique. Ce qui finalement m'a arrangé parce que Free Party est un film d’aficionados, ce n’est pas un film d’entre-soi arty. Je veux faire découvrir cet univers grâce à la fiction. Que l’image stigmatisée de ces jeunes et de ce mouvement change. Il faut appeler les choses par ce qu’elles sont : c’est une véritable discrimination. Si avant c’était le punk, le rap ou le rock, aujourd’hui, c’est la techno qui est visée.

Je trouve ça malheureux de voir à quel point les institutions ne savent pas gérer et écouter leur jeunesse.

Mais par dessous tout, je voulais montrer que la jeunesse sait s’organiser pour défendre ses aspirations. On ne se rend pas compte à quel point c’est un système alternatif de vivre de cette manière. Ce n’est pas que du destroy.

Pour rendre accessible cette nouvelle image au plus grand nombre, pourquoi ne pas avoir proposé le film en streaming ?

On m'a déjà reproché de mettre le DVD en vente et la VOD payante. Mais à un moment, il va falloir comprendre que la gratuité dans ce milieu est dangereuse, nous n'avons pas de système économique viable alors que c'est notre métier. Il faut aussi qu'en retour les gens s'investissent pour soutenir le milieu, comme dans les soundsystems tiens. C'est donnant-donnant et je serais ravi, si le film explose, de pouvoir reverser certaines parts aux participants du film. Et c’est justement parce que je veux présenter ce film au plus de monde qu'il est payant. Je présente Free Party dans beaucoup de festivals étrangers dont l'inscription est payante. Mais ça en vaut le coup, le sujet suscite beaucoup d'intérêt, j'ai réussi à créer une curiosité autour de ce milieu plutôt qu'une aversion. C'est ce que je voulais.

Le film a été sélectionné dans plusieurs festivals en France et à l'étranger : Festival International de Contis, ShortShorts Film Festival Mexico, Golden Orchid International Animation & Film Festival (USA), Les Pépites du Cinéma (Paris), Festival International CinemAvvenire Rome, Le Jour Le Plus Court – La Fête du Court Métrage (20 lieux en France), Médiawave Film & Music Festival Komarom 2015 (Hongrie), Cayman Islands Film festival 2015, Jecheon International Film & Music Festival 2015 (Corée du sud).

Fred Gélard organise une discussion le 24 juin entre 15h et 16h sur la page Facebook du film.

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