Bien qu'accrochés à ses racines indélébiles, nombreux sont les artistes à avoir quitté l'épave de Detroit. Attirés par de plus grands horizons, fuyant la misère locale, cette vague d'émigration a autant touché la première génération d'artistes, Jeff Mills, Kevin Saunderson, Derrick May et Juan Atkins, que la seconde qui survint dix ans plus tard avec Carl Craig ou la troisième (Seth Troxler, Jimmy Edgar).

Souvent relayés au second plan, les pontes Octave One font pourtant bien partie de cette deuxième vague, ayant aussi quitté Detroit pour Atlanta. C'est d'ailleurs de ce mouvement et de celui de leurs multiples voyages, qu'est né leur dernier album Burn It Down sorti en mai dernier soit sept ans après Off The Grid sur Tresor Records.

Ce grand retour au long format, c'est sur 430 West qu'ils le sortent, leur label-maison fondé au début des années 90 et sur lequel est notamment sorti le frissonnant "Jaguar" de DJ Rolando. Pourquoi "Ils" ?  Parce qu'Octave One ce sont deux frères sur la fratrie des cinq Burden : Lawrence et Lenny auxquels s'ajoutent épisodiquement Lynell, Lorne et Lance.

Si l'affinité de la Mère Burden pour les prénoms en "L" est évidente, ce sont surtout de leurs propres ailes que les deux premiers ont décollé, survolant le monde entier et enchaînant dates et tubes de renom.

L'un de leurs premiers singles, "Believe" sort sur la mythique compile Techno 2 : The Next Generation tandis qu'au début des années 2000, le track "Blackwater", enregistré avec la voix d'Ann Saunderson les propulse dans le classement des charts internationaux. On retrouve d'ailleurs la voix de la femme de Kevin Saunderson sur deux tracks de l'album Burn It Down.

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Mais au-delà de ces hits, c'est le son de frères Burden que nous retenons : une musique brassant les influences, une ligne de basse toujours puissante et des émotions à foison. Où qu'ils aillent, Octave One sait nous faire rire, pleurer et chanter.

Sur Skype, nous avons échangé quelques mots avec eux. Comme une discussion avec de vieux potes que l'on connaitrait depuis toujours, aujourd'hui de retour d'un long voyage.

Entretien avec Octave One

Salut Lawrence et Lenny. Pour commencer, où étiez-vous passés depuis sept ans ? Pourquoi un album maintenant ?

Lawrence : Nous avons finalement eu quelque chose à dire, musicalement parlant. Nous avons toujours fait de la musique quand nous ressentions au fond de notre cœur le besoin de le faire. On a toujours été comme ça.

Lenny : Je ressens la même chose. En règle générale, nous travaillons sur notre son et nos lives tout en essayant d’avoir de nouvelles choses, lignes et idées à véhiculer. Mais nous étions arrivés à un point où nous n’avions plus rien à dire. Peut-être par manque d'inspiration. Mais maintenant, nous sommes d’humeur bavarde.

Vous avez déménagé de Detroit à Atlanta. Pourquoi Atlanta ? Lawrence :

On a vécu à Detroit durant toute notre vie. Même si on a changé plusieurs fois de maison et d’appartement, ça faisait huit ans qu'on voulait changer de paysage et avoir une atmosphère différente. Comme on allait souvent voir de la famille à Atlanta et qu'on y a des amis, on s’est dit qu'on pourrait s'y installer. Ce déménagement a été un mouvement logique. Et puis Atlanta, tu peux faire des choses dehors, il n’y a pas tout le temps de la neige. Un peu comme à Miami en Floride. À Detroit les hivers sont très durs à vivre.

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Votre album est donc lié à ce changement ?

Lawrence : Oui bien sûr, c’est lié à ce nouvel environnement, à toutes ces nouvelles expériences, au fait que l’on vive à Atlanta mais aussi parce qu'on bouge souvent.

La plus grande partie de notre vie, nous la passons sur la route - Lenny

Lenny : Tu sais, au final on a déménagé, maintenant Atlanta c’est chez nous, mais honnêtement, notre maison est presque partout. La plus grande partie de notre vie, nous la passons sur la route, nous ne sommes pas souvent là parce que nous passons notre vie à voyager. Bien sûr, nos influences sont nées à Detroit, c'est notre racine, mais au final, elles viennent de plein d’endroits différents. C’est une combinaison de beaucoup de choses.  

On ne pourra jamais oublier ces quarante ans de vie là-bas. Ce qu’on y a vécu, les débuts, quand Carl Craig était là… C’était incroyable ! - Lenny Burden


À Detroit, il se passe quelque chose en ce moment... Terrence Dixon vient de lancer le Minimal Detroit club, le Populux a ouvert ses portes

Lenny : Detroit a toujours été une ville super excitante et créative parce que tu peux y faire ce que tu veux. Là-bas, les gens ont vraiment ce besoin de faire de la techno, je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, c'est assez indescriptible. La seule manière de le comprendre, c’est d’y aller et c'est pour ça qu'autant de personnes y vont. Ils veulent tous faire partie de cette vibe revival. Mais c'est parce qu'ils n'ont ni connu l'énergie de la ville d'antant et ni cette période si spéciale que l'on a eue.

On ne pourra jamais oublier ces quarante ans de vie là-bas. Ce qu’on y a vécu, ses débuts, quand Carl Craig était là… Merde quoi ! C’était incroyable ! Les premiers trucs qu’on a fait, avec Kevin et Derrick… Detroit à CE truc de spécial et il y aura beau avoir beaucoup de voyageurs de passage ou de nouvelles personnes qui s'installent, notre Detroit ne sera jamais le même.

D'ailleurs, quand tu regardes la plupart des artistes qui ont construit cette ville et qui y ont joué de la musique, la plupart sont partis. Derrick vit à Amsterdam... 

Jeff Mills à Paris

Lenny : Kevin à Chicago, Juan en Californie… Bref, nos racines sont à Détroit mais notre vie doit avancer ailleurs. On doit avancer de toute manière.

Avez-vous peur que Detroit devienne une nouvelle capitale "hype" comme Barcelone il y a dix ans ou plus récemment comme Londres ou Berlin ? 

Lawrence : Oui elle peut le devenir mais à sa manière parce qu'elle définira ses propres règles. Si on disait tout à l'heure que cette ville est si spéciale, c'est parce qu'elle sait faire attention à la manière de faire les choses et elle a sait comment faire pour ne pas aller du mauvais côté…

Même si on a l'habitude, on a toujours la chair de poule de jouer avec nos pairs devant cette grande foule (du Detroit Movment Festival). - Lenny Burden

Comme le montre l'annuel Detroit Movment Electronic Music Festival qui depuis 15 ans a gardé son authenticité. C'était comment cette année d'ailleurs ? 

Lenny : C’est toujours génial de revenir là-bas, on retrouve nos amis, on joue au basket. En fait c’est comme une énorme réunion de famille. Mais même si on a l'habitude, on a toujours la chair de poule de jouer avec nos pairs devant cette grande foule...

Octave One Octave One at Detroit Movment Festival

Et à Atlanta ? Comment est la scène électronique locale ? 

Lenny : Ça va. Il y a beaucoup de house mais le problème avec les États-Unis, c’est que le territoire est si grand qu’il y a trop de choses différentes. Pour être honnête, on a déjà joué dans quelques clubs mais on est tellement souvent sur la route en Chine, au Canada ou en Europe, que nous n’avons pas encore eu le temps de voir la scène d’Atlanta.

Vous n’avez pas forcément prévu de vous développer ou de vous implanter au sein dans cette scène alors ?

Lenny : Tu contribues comme tu peux, là ou tu peux.

Lawrence : Pour pouvoir le faire, il faut être là tout le temps, soutenir des artistes, etc… Sans aucune prétention, vu qu’on est tout le temps ailleurs, j’ai envie de dire qu’on y contribue mais de manière globale. Mondiale. (Prenant une grosse voix) Nous sommes des contributeurs mondiaux (rires).

Les aéroports, les voitures, les attentes... Ce n’est pas si cool que ça en à l'air. - Lawrence Burden

  Octave One

Vous êtes amoureux des voyages ?

Lenny : On en profite parce qu’un jour, on ne pourra plus faire ce que l‘on fait.

Lawrence : Pour être plus précis, voyager non, on n'aime pas tant que ça. Les aéroports, les voitures, les attentes... Ce n’est pas si cool que ça en à l'air. Mais jouer devant autant de personnes différentes et à différents endroits, ça c’est super cool.

Vous êtes ensemble pourtant, vous devez vous marrer entre frères ?

Lenny : Oui c’est sûr mais je préfèrerai quand même être avec ma femme !

Quelle est votre scène préférée, géographiquement parlant ? Où avez vu senti la meilleure vibe ?

Lawrence : Personnellement, mon endroit préféré c’est celui que je quitte jusqu’à ce que j'en découvre un nouveau. Tous les clubs, festivals, fêtes, endroits ou villes, ils dégagent tous des vibes différentes… Il y en a tellement mais c’est justement ce qui est amusant. Je sais que tous les artistes disent ça mais notre public est vraiment le meilleur que l’on puisse avoir. Les gens pour lesquels on joue s’amusent et aiment vraiment la musique que l’on fait.

Lenny : Il n’y a pas que des fans de techno, de house ou autre. Au-delà du fait d’aimer tous les genres de musique, nos fans aiment juste LA musique. Après tout, pourquoi essayer de te limiter à un seul type de musique alors qu’il y en a tant qui sont bons. Je veux dire, notre style vient de la techno, c’est évident. Mais notre musique est avant tout celle d’Octave One. Le but n’est pas de faire sonner les choses pour qu’elles donnent quelque chose, mais qu’elles reflètent ce que tu es. Ton propre son. 

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Comment avez-vous fait pour conserver ce son et cet "ADN Octave One" aussi intacts depuis tant d'années ?

Lawrence : Qu’on l’ait fait en 1999, en 2004, en 2014 ou qu'on le fasse en 2000 je ne sais pas combien, il sera toujours là et il retranscrira toujours ce que l’on est parce qu'on ne fait pas attention aux "sons hypes qui marchent."

Notre spécificité réside surtout dans le fait que nous n'avons pas que deux ADNs qui contribuent à la musique mais cinq différents. Car Octave One c'est Lawrence et Lenny mais c'est aussi Lynell, Lorne et Lance. En gros, nous voulons tous aller dans la même direction mais de différents manières. Du coup, c'est la multiplicité de nos influences qui font que notre style est si unique.

Nous aimons profondément ce que nous faisons et tant que ce sera le cas, il n'y aura jamais de barrière d'âge. Lawrence Burden

Plutôt Jackson One ou Octave Five alors. Vous vous voyez continuer jusqu'à 90 ans ? 

Lawrence : Nous aimons profondément ce que nous faisons et tant que ce sera le cas, il n'y aura jamais de barrière d'âge. Nous continuerons jusqu'à ce que ça ne nous intéresse plus. Mais pour l'instant ce n'est pas prêt d'arriver. Il y a encore tant de choses nouvelles à découvrir et d'énergie à capter. On ne peut pas s'arrêter comme ça.

Lenny : Tant que je pourrais écouter ces machines, jouer dessus et voir les gens sourire, je continuerai. Et j'espère bien que ce sera pour toujours.