Article originellement paru dans le TRAX n°175 de septembre.

Tout le monde connaît l’histoire de la techno. Detroit, au début des années 80, trois amis – Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson, les fameux “Belleville Three” – écoutent l’émission d’un certain Mojo à la radio, qui passe du Kraftwerk, du Funkadelic, les B-52's… Et puis le déclic. Juan Atkins synthétise toutes ces influences et forme Cybotron, puis son label Metroplex sur lequel il sort le morceau "Techno City". Nous sommes en 1984, et le mot techno est lâché. S’en suit la compilation Techno! The New Dance Sound of Detroit, 1988 sur Virgin, par laquelle l’Angleterre puis l’Europe découvrent les productions des trois compères. La techno sera cette musique avec un kick répétitif que les Anglais, les Belges, les Allemands copieront et développeront chacun à leur manière. La jeunesse commence une danse qui ne s’est jamais arrêtée depuis.

La légende de la “trinité black [qui] enfante le son de la technocratie”, comme le raconte le journaliste Jean-Yves Leloup dans Global Techno, le livre qui sert de référence sur le genre en France, est belle. Elle fait pourtant l’impasse sur certains épisodes essentiels de la naissance de cette musique, et véhicule les éléments de communication produits par l’un des membres du trio fondateur, Derrick May, pour en exclure un quatrième, Eddie Fowlkes.

Retour avec Juan Atkins, Derrick May et Eddie Fowlkes sur les origines d’une musique qui fait aujourd’hui danser le monde. Début des années 70, Détroit. Juan Atkins a 10 ans, et sa passion pour la musique conduit son père à lui offrir une guitare électrique. "Un jour en rentrant de l’école, il y avait cette guitare qui m’attendait. J’aimais beaucoup Jimi Hendrix, et les premiers Parliament Funkadelic, Sly Stone, des types que je regardais à la télé et que je cherchais à imiter." Il tanne son petit-frère pour qu’il commande lui aussi des instruments de musique à chaque Noël.

Quelque temps après, Juan fait sa rentrée au collège à Belleville, à 50 km de Detroit, près de chez sa grand-mère. “La ville est plus pavillonnaire. ce n’est pas facile de s’y attirer des ennuis. Ma grand-mère avait un orgue Hammond B3, et on allait souvent au magasin de musique, où il y avait une petite pièce avec des synthétiseurs. Lorsque j’y allais, je jouais avec en faisant tous ces sons étranges. Au final, je lui ai demandé de m’acheter un Korg MS10.” Son premier instrument électronique.

Eddie Fowlkes mérite autant d’honneurs que Derrick et Kevin. Il était là, il était tout le temps là. C’est juste Derrick qui l’a exclu.

à la même époque, dans le centre-ville de Detroit, Eddie Fowlkes est lui aussi un mordu de musique. “J’étais fou de jazz, de soul, et j’adorais le disco, se souvient-il. Gamin, c’était surtout de la soul. Puis mes oncles sont revenus du Vietnam avec le jazz. Mon grand-père écoutait du blues, les voisins encore autre chose. Detroit, c’était ça, des tas de musiques jouées partout. Mais le disco, c’était vraiment mon truc.” En suivant sa sœur à une soirée étudiante organisée par le collectif de son Charivari – qui donnera d’ailleurs son nom au fameux titre "Sharevari" de A Number of Names (1981) – au Park Avenue Building, Eddie est fasciné par les DJ's et le fait que la musique ne s’arrête jamais.

Ils jouaient des trucs comme Gary Numan, du disco, des disques du label Prelude Records de New York. Je savais ce qu’était une platine, mais pourquoi n’étais-je pas avec ces enfoirés ?! Je voulais ça pour Noël ! Et ma mère m’a acheté une table de mixage pour Noël. J’avais 15 ans à l’époque, en 1978.” Les semaines suivantes, Eddie s’enferme dans la cave familiale et enregistre son premier mix avec la platine de sa mère et un lecteur cassette. “L’école a repris après le Nouvel An, et j’avais mes cassettes que je jouais dans les voitures des gens. C’était à l’époque où tout le monde voulait être DJ dans le quartier.” Sur ses cassettes, du Elton John, du disco, qu’il va acheter au magasin de disques non loin de chez lui, tenu par Eddie Kendricks, l’un des membres des Temptations. “C’est là que j’ai acheté mon premier disque, Beenie and the Jets d’Elton John.”

Du Elton John pour Derrick May

Derrick May a connu une enfance similaire. Né à Detroit, il y est resté toute sa vie. Sa mère l’a élevé seule – “mon père n’était pas là”, confie-t-il sobrement. Ce qu’il achetait quand il avait 14 ans ? “Du Elton John. Oui, Elton John, c’était cool ! Yellow Brick Road, Bennie And The Jets, ce sont des disques excellents. Et puis il y a eu Ohio Players, et ensuite bien sûr Funkadelic, les premiers Kraftwerk, Jimi Hendrix…” Il part ensuite faire son lycée à Belleville et y rencontre Juan Atkins et un certain Kevin Saunderson, dont les parents ont déménagé de New York pour Belleville lorsqu’il était très jeune.

Ils deviennent vite meilleurs amis. Juan préfère pourtant être seul lorsqu’il enregistre ses démos dans sa chambre, avec les deux lecteurs cassette Kenwood et la table de mixage pré-amplifiée que sa grand-mère lui a achetée. “J’enregistrais le Korg MS10, la guitare électrique et une basse, c’est tout ce que j’avais. Et pour la batterie, j’utilisais des drum tracks, c’était un album avec des rythmiques de batterie pré-enregistrées.” Depuis une cassette, il fait passer les sons par la table avant de les enregistrer sur l’autre cassette. “Je n’arrêtais pas ce ping-pong entre les deux lecteurs avant d’avoir fini le morceau. Et au final, je me suis fait une démo avec quatre ou cinq morceaux. C’est à ce moment-là que je suis parti à l’université, au Washtenaw Community College.”

techno 

Il s’inscrit à tous les cours de musique, et lorsqu’il fait écouter ses démos, tout le monde est unanime : Juan a du talent. Un certain Rick Davis, un vétéran du Vietnam, l’invite à jammer avec lui. “C’était un peu un ermite, raconte Juan, il ne voulait jouer avec personne, jusqu’à ce qu’il entende ma démo. Chez lui, c’était comme entrer dans le cockpit d’un vaisseau spatial ! Tout était dans le noir et tout ce que l’on voyait c’était les lumières qui émanaient des touches de ses claviers, ses séquenceurs et ses boîtes à rythmes.” Rick a une dizaine d’années de plus et a déjà sorti un disque Methane Sea sous le nom de 3070, sorte d’alliage de textures électroniques sans beat façon Tangerine Dream. La connexion est immédiate. “Il était un peu bizarre mais il était très cultivé, se rappelle Juan Atkins. C’était comme un professeur pour moi."

Les deux musiciens partagent le même goût pour la science-fiction. De leurs discussions futuristes, ils tirent le nom de leur groupe Cybotron, et du futur label de Juan, Metroplex. Le premier disque de Cybotron, Alleys of Your Mind, sort en 1981 sur Deep Space, label créé pour l’occasion par Derrick May et Juan Atkins. Si on y entend immédiatement l’influence des Kraftwerk, selon Juan, “les lignes de basses sont directement influencées par Bernie Worrell, le claviériste de Funkadelic. Cybotron est vraiment la combinaison de Kraftwerk et du P-Funk.”

Le Mojo entre en jeu

Un mélange qui ne pouvait que plaire au DJ le plus influent de la toute récente bande FM à Detroit, Charles “The Electrifying Mojo” Johnson. Son émission, qui durait plusieurs heures, commençait toujours par des bruits de vaisseaux spatiaux, parfois pendant une heure entière. “C’étaient comme si des extraterrestres débarquaient ! Toute cette musique façon Star Wars au début de son show, ça correspondait avec Cybotron.” Juan savait qu'en sortant du travail, Mojo allait au café à côté de la radio. Un soir, Derrick May se décide à lui donner Alleys of Your Mind, avec "Cosmic Raindance" en face B. “Et Mojo l’a adoré !" se souvient Juan Atkins. Il a dit : “J’aime ça, peu importe d’où vous venez, je vais sûrement le jouer". Nous étions impressionnés ! Nous avons écouté le show deux jours plus tard et c’était à la radio ! C’était en 1981, pendant l’été.”

Par la suite, Juan Atkins deviendra une sorte d’homme de l’ombre de Mojo, lui enregistrant des remixes, et plus tard des mixes. “On prenait un disque, on le travaillait et on tirait deux versions différentes d’une chanson en vogue. On faisait juste des ré-edits de morceaux des B-52's, de tout ce qui était populaire. C’est vrai, c’était nous, Derrick et moi. Bien qu’il ne nous mentionnait pas !” Eddie Fowlkes confirme : “Lorsque les mixes ont commencé en radio, c’est là que Juan est arrivé. Mojo n’avait jamais joué de mix avant 1980-1981. Et on savait que Mojo n’était pas DJ.”

Quelque temps avant, Eddie Fowlkes avait gagné en popularité avec ses cassettes de mix, et surtout sa table de mixage. “Les autres gamins n’avaient que des bonnes platines, celles avec le bras droit. Alors les week-ends, je les rejoignais et on s’entraînait. Plus tu apprenais, plus ta cote montait dans le quartier et tout le monde avait tes cassettes. Ensuite, lorsque les Technics 1200 sont arrivées, ça a un peu changé la donne, mais mes techniques étaient déjà au point.

En mixant à des soirées ici et là, il finit par faire la connaissance de Derrick May, puis de Juan Atkins et du crew Deep Space, qui en plus d’être jeune label, organise des soirées. C’est sous la bannière Deep Space qu’Eddie développera une série de soirées étudiantes à la fac d'Eastern Michigan, en banlieue. Et rencontrera un camarade très intéressé par sa technique de mix, Kevin Saunderson. “Avec le Deep Space crew, on avait un sound-system mobile avec des lights, se remémore Eddie. On pouvait aller dans n’importe quel campus et retourner ensuite à Detroit pour une autre fête. J’ai commencé à faire les "Fraternity Parties". Derrick et Juan étaient à Detroit, on faisait des fêtes, Kevin venait, et il les connaissait du lycée. Je me souviens de ce mec grand et fort qui tournait autour des platines. Il ne savait pas mixer à l’époque.”

La musique du Deep Space crew était directement influencée par deux sources majeures : Frankie Knuckles à Chicago et Ken Collier à Detroit. Des DJ's mentors qui, pour le premier, jouait une musique disco qui devenait de la house, et pour le second, les nouveaux sons venus d’Europe.

“J’ai découvert Frankie Knuckles en 1981, relate Eddie. Ken Collier, le plus grand DJ de Detroit, connaissait tous les DJ's du pays. Un soir, Ken Collier jouait à Chicago et nous sommes allés le voir au Warehouse, où Frankie Knuckles mixait. C’était la première fois que je voyais un type mixer avec deux platines et une bande de reel-to-reel. Je n’avais jamais vu ça avant, le reel-to-reel et deux platines, et donc trois morceaux ! à cette époque, c’était comme un tabou d’aller dans les clubs gays, mais c’est là que tu entendais la meilleure musique. Ken Collier jouait aussi dans les soirées à la fac, c’est là qu’on a découvert toute cette musique underground. C’est lui qui a fait notre culture. Juan a aimé certaines choses européennes, il a acheté les disques et a présenté ça à Mojo, qui a ensuite influencé tout Detroit.”

Ce sont ces mêmes disques qui alimentent les fonds d’un Deep Space dont l’aura et le nombre de soirées, portés par les sons de Cybotron, grandit très rapidement. “à l’époque, je voulais juste mixer pour les filles, mec, retrace Eddie. Et les filles étaient là ! Tout le monde venait pour danser. Il n’y avait pas d’alcool, pas d’alcool fort, et s’il y avait, tu le faisais dans ta voiture. Tu voulais fumer un joint ? Tu le faisais dans ta voiture. Les gens s’habillaient, et le DJ aussi portait une cravate. C’était tranquille et respectueux. Mais chaque soir, ta réputation était en jeu.”

La soirée qui a tout changé

Devant le succès de Deep Space, Direct Drive, un autre collectif, prend la mouche. Fondé par Todd Johnson, Direct Drive, qui comprenait au départ Delano Smith, a un peu vieilli et la nouvelle génération – portée par Mike Clark – est un peu vexée de l’arrogance des nouveaux venus. Une battle est organisée entre les deux crews, qui va révéler l’utilisation de la boîte à rythmes en DJ set, et changer la façon d’aborder le dancefloor. “C’est une fête légendaire, se lance Eddie. C’était à ma fac, j’avais invité le crew : Juan, Derrick et puis Art Payne, Keith Martin. On a mis Juan dans un coin, avec une 808. On avait deux platines, une table de mixage, et ces lumières rouges, blanches et bleues qui balayaient. On joue, on joue, et lorsque la fête était à son pic, on entendait le clap de Juan, il était sur le rythme. On a laissé juste un disque, le meilleur du moment, et puis on commence à diminuer le volume. Et là, c’était juste la 808 qui jouait. On s’était écartés des platines et on avait tout éteint, ils ne pouvaient pas savoir d’où venait le son. Et c’est devenu fou ! Parce que personne n’avait entendu une boîte à rythme monter en puissance. Il y avait des cris, les filles devenaient folles ! Juan a joué pendant 15 à 20 minutes, et ensuite on est revenus en mixant avec un disque.”

“Personne alors ne produisait à part moi, confirme Juan Atkins, personne ne connaissait la 808, elle venait juste de sortir. J’ai eu cette idée de faire des patterns de rythmes, et on a gagné le concours. Les mecs de Direct Drive sont encore dégoutés de ce truc-là. Ils en parlent encore aujourd’hui !” (Une interview sur le blog Bleep43 a à ce sujet suscité bien des remous, les DJs de Direct Drive (Delano Smith, Todd Johnson, DJ Al Ester, Mike Clark...) se prenant le chou avec les anciens de Deep Space (Juan Atkins donc, Art Payne... C'est à lire avec le sourire ici).

Les deux hommes racontent aujourd’hui comment cette fête est arrivée aux oreilles de Jeff Mills, puis de Chicago, donnant le point de départ au mix boîte à rythmes et DJing. “Jeff Mills a commencé à jouer à la radio avec une Roland 909, dit Eddie. Puis les gens de Chicago sont venus à Detroit, ils ont entendu Jeff Mills et ont commencé à jouer avec une boîte à rythme tout en mixant, et à travailler leurs breaks. C’est pour te dire à quel point cette soirée était légendaire.” C’était en 1985.

C’est devenu fou, parce que personne n’avait entendu une boîte à rythmes monter en puissance. Il y avait des cris, les filles devenaient folles ! C'était une soirée légendaire.

La même année, Cybotron s’arrête. Juan Atkins veut continuer sur la voie de l’énorme tube "Clear", sorti en 1983, mais Rick Davis préfère le rock progressif. Juan monte alors son propre label, Metroplex, et prend le nom de Model 500. Il sort coup sur coup "Night Drive", "No UFO’s" puis "Technicolor" sous le pseudo de Channel One. “Ce disque a été très populaire à Los Angeles, note Juan. C’était au moment où Egyptian Lover ou les gars de Techno Hop Records faisait de l’électronique accélérée, inspirée par ce qu’on faisait. On commençait à vendre plus de disques sur la côte Ouest qu’à Detroit !"

Au même moment, c’est Chicago, où le disco fait de la résistance, qui commence à s’intéresser au nouveau son de Detroit. “La mère de Derrick May avait bougé à Chicago, explique Eddie, et c’était notre ticket pour les fêtes là-bas. Derrick était pote avec Frankie Knuckles et Larry Heard, et ils nous respectaient beaucoup pour Cybotron”. “Derrick a donné No UFO’s à Farley “Jackmaster” Funk, poursuit Juan, et il l'a joué. Le point commun entre Chicago et Detroit alors, c’est que les gamins voulaient écouter du four to the floor, de la musique importée, et les premiers trucs de New York. La seule manière d’être sûr d’avoir un disque exclusif, c’était de le faire par toi-même. Jackmaster ou Chip E ont alors fait leurs propres disques de house, mais nos disques étaient joués davantage que ceux de Chicago ! Nous avions plus d’éléments futuristes dans notre musique. La leur était toujours basée sur la soul, le disco, et la nôtre sur quelque chose de neuf, c’était un son frais. Trax Records à Chicago a essayé d’imiter ce son et ils l’ont appelé l’acid house, mais c’était vraiment techno.”

La coloc qui tourne mal

à Detroit, Eddie Fowlkes et Derrick May deviennent colocataires. Eddie travaille de jour, Derrick la nuit, et les soirées Deep Space continuent. Un soir, alors que Juan Atkins joue, Eddie s’évanouit. En se réveillant, il n’a qu’une idée en tête : faire un disque lui aussi. il appelle ça son “épiphanie”. Il en parle seulement à Juan, qui rigole. “Et il m’a dit “oui c’est ça !” Le lendemain je suis allé chez lui et il a vu que c’était vraiment sérieux. Il m’a dit de faire ci, de faire ça, de récupérer de l’argent et d’avoir un studio.” il n’en parle pas à Derrick et commence à construire son studio dans sa chambre : boîte à rythmes, platines, claviers. Un moment, j’ai dit à Juan que j’étais prêt. Nous avons terminé et il m’a dit : “OK mec, je vais faire une cassette pour toi, la mixer et faire le mastering.” Je lui ai demandé ce que c’était que le mastering, il m’a répondu, “peu importe !” (rires)

Au bout de trois semaines, Eddie s’inquiète de sa cassette, et Juan lui répond qu’il en a parlé à Derrick, et que Derrick May veut lui aussi faire des disques. Quelques temps après, Kevin Saunderson veut soudainement s’y mettre lui aussi. “Nous étions tous en train de sortir un disque au même moment, sur Metroplex", conclut Eddie. C’était le début de tout ça. J’étais le point de départ, avec cette épiphanie qui m’a donné envie de faire un disque. Et devine ce qu’il s’est passé ? Devine qui était mon colocataire ?”

"Goodbye Kiss" et sa techno bien brute par Eddie Fowlkes sort en 1986. Suivi quelques mois plus tard par le "Triangle of Love" de Kreem (soit les trois autres). Une techno/house plus soulful avec un gros clin d’œil à New Order. étrange comme les noms de ces deux disques étaient prémonitoires de la relation future entre Eddie et le trio… Reste que Juan et Eddie partent tous deux à Los Angeles une nouvelle fois, pour essayer de démarcher un label. “Nous y sommes allés un an et demi avant que la première compile ne sorte, se souvient Eddie. Egyptian Lover nous attendait à l’aéroport, on a rencontré N.W.A, Coolio… Juan était au top dans toutes les villes des états-Unis avec Cybotron parce que plein de Latinos pensaient qu’il était Mexicain ou Portoricain. Mais lorsqu’ils ont vu qu’il était Noir, alors tous les Noirs s’y sont mis. Les gens ne réalisent pas à quel point Juan était énorme aux états-Unis et le label à L.A. lui a fait un contrat pour toutes ses productions. Nous avons essayé de nous regrouper avec Egyptian Lover pour forcer les maisons de disques à faire un deal et un clip. Je n’avais jamais imaginé que Juan était si connu dans les rues de Los Angeles, mais tu entendais sa musique partout. "No-UFOs" et "Techicolor" ont tout explosé en Californie.”

C’est un coup de téléphone qui va changer la donne. à Detroit, Derrick May est en contact avec un Anglais, Neil Rushton, qui veut regrouper les productions de Detroit pour sortir une compile en Angleterre. “Nous commencions à être à court d’argent donc nous sommes rentrés. Et là, trois ou quatre mois après, tous les gens qu’on avait rencontrés avaient eu leur propre deal. Si on était restés, on aurait pu faire exploser ce truc aux états-Unis. N.W.A, J.J. Fad, Coolio, tous les gars avaient explosé. Et notre musique est allée directement de Detroit vers l’Europe. Notre plus grande erreur a été de rentrer et de faire cette compilation parce que je pense que ça aurait explosé ici aux états-Unis, puis en Europe, mais c'est l'inverse qui s'est produit."

"Alors on le fera sans Eddie"

En revenant à Detroit, la presse britannique est là, et avec eux, Neil Rushton. Juan Atkins se rappelle : “Lorsque Detroit et Chicago ont commencé à vraiment aimer cette musique, elle est aussi devenue célèbre en Grande-Bretagne. Beaucoup, pas seulement Neil, voulaient sortir cette musique.” Journaliste, Neil est aussi manager et lorsqu’il rencontre les quatre à Detroit, Eddie ne le sent pas. “Neil et lui ne se sont pas entendus, d’abord parce que Derrick et Eddie s’étaient embrouillés, rappelle Juan Atkins. Et Neil était plus ou moins l’ami de Derrick, donc Derrick a dit à Neil de ne rien à faire avec Eddie.”

Eddie Fowlkes revient lui aussi sur l’histoire. “Je ne faisais pas confiance à ce type. Neil Rushton c’était juste un DJ, et son partenaire, John Mostyn, était le manager des Fine Young Cannibals. Rushton avait le business. Il est venu, et il a dit : “On va mettre la presse derrière et signer les productions de Derrick.” Mais on était tous ensemble ! J’ai dit à Derrick que je n’avais pas confiance en ce type-là. Il le lui a dit, ça l’a fâché et Derrick a répondu : “Ok, alors on fera sans Eddie.”

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Alors bien sûr, Eddie est sur la compilation, il ne pouvait pas la faire sans lui. Mais il est exclu de la promotion. “Quand Neil Rushton a décidé de me sortir du contact avec la presse, j’ai dit à Derrick que ce n’était pas cool. Et puis Juan a donné son accord et j’ai simplement lâché l'affaire. C’est comme ça que je suis passé à côté de la couverture médiatique. Neil contrôlait tout, donc pas de photos, pas d’interviews pour moi. C’était seulement Derrick, Kevin ou Juan. Neil Rushton a fait de Derrick le représentant. Mais Derrick ne pouvait pas faire la compilation sans moi. Comment tu veux faire une foutue compilation sur Detroit sans moi !?”

Les gens ne réalisent pas à quel point Juan était énorme aux USA

“C’est pour cette raison qu’Eddie ne fait pas partie des trois, de la “Sainte Trinité”, peu importe comment vous l’appelez”, conclut Juan Atkins. Si ça m’ennuie ? Pas vraiment, j’ai assez de soucis de mon côté, je ne peux pas me préoccuper des problèmes de tout le monde. Mais éjecter Eddie, je ne pense pas que c’était honnête. Eddie mérite complètement d’en faire partie, et je pense que tu devrais juste laisser ça comme ça. Je pense que tu devrais l’inclure comme s’il faisait partie des trois premiers. Il mérite autant d’honneurs que Derrick et Kevin. Il était là, il était tout le temps là. C’est juste Derrick qui l’a exclu.

D’ailleurs, selon Eddie Fowlkes, la compilation aurait dû s’appeler The Best of Detroit House Sound, suivant les recommandations de Neil et de Derrick. Mais c’est Juan qui a insisté. “Juan a été l’enfoiré qui a dit : “Non, je fais de la techno”. Et c’est comme ça que l’album a été changé en Techno! The New Dance Sound of Detroit.” Sortie en 1988, la compilation officialise l’entrée de cette musique en Europe, même si certains la jouent déjà ici et là, et imprime dans la conscience collective le nom de la bande-son de la fin du millénaire et de celui qui commence. Avec ses pionniers, et ses oubliés.